On emménage !

mateo massagrande

Un dernier regard avant de fermer définitivement la porte et déposer les clés chez la concierge. Jeanne se tient contre moi tandis que les souvenirs affluent et me serrent soudain la gorge. Mes parents s’étaient installés provisoirement croyaient-ils, dans ce décor miteux en 1939 à leur arrivée à Brest, le temps que la nouvelle maison soit terminée et prête à recevoir la famille. La guerre, puis l’Occupation, avaient ralenti, puis stoppé toute construction avant que les bombardements alliés ne ravagent la ville, dévastée au point d’en faire un champ de ruines. Notre belle maison neuve n’était plus qu’un tas de pierres et sa charpente avait été récupérée par des opportunistes qui en avaient fait du bois de chauffage…

Les temps étaient durs et l’on manquait de tout

Nous étions restés là, heureux néanmoins d’avoir pour logis ces quelques mètres carrés sous un toit presque étanche, alors que tant d’autres se serraient dans de misérables baraquements où ils étaient transis de froid… Les sirènes qui annonçaient les bombardements nous précipitaient dans les abris dont nous sortions hébétés, mais si heureux d’être vivants !

Les années qui avaient suivi la fin de la guerre n’avaient pas apporté l’abondance, loin s’en faut : le pays devait se reconstruire et il y avait d’autres priorités que de reloger ceux qui avaient déjà un toit. Les tickets de rationnement perduraient et la pénurie à peine moins sévère que sous l’Occupation. Les « dommages de guerre » que mes parents avaient reçus pour la destruction de la maison neuve ne permettaient pas de la rebâtir. L’Allemagne vaincue avait été condamnée à payer, mais elle-même ruinée, n’avait pas les moyens de rembourser les dégâts qu’elle avait causés.

Mes parents étaient morts avant d’avoir pu quitter ce misérable galetas, je n’avais pas les moyens de payer une location dont les prix avaient flambé tant les logements étaient rares et mon salaire misérable. N’étant pas encore majeur, mon oncle (et tuteur) était prêt à m’héberger et si j’hésitais encore, c’est que je devrais quitter un travail à l’arsenal que j’aimais pour autre chose d’aléatoire.

Mais le destin veillait, puisque chez des amis où l’on se serrait autour d’un poêle à bois, j’ai rencontré Jeanne, la femme de ma vie et nous avons vite compris que comme le yin et le yang, nous étions les deux moitiés qui s’attendaient…

Ses parents dont le fils aîné n’était pas revenu des combats m’avaient ouvert les bras et leur grande maison épargnée par la guerre parce que plus éloignée dans les alentours de Brest.

§

Jeanne a pris les clés que je tenais dans les mains, et c’est elle qui a fermé la porte sur mes souvenirs. Mes quelques meubles attendaient dans la camionnette empruntée à des amis que nous les installions dans la maison qui serait désormais la nôtre pendant de longues années. Nos enfants y sont nés, les grands-parents sont partis, puis les enfants de nos enfants et les enfants de ceux-ci ont agrandi le cercle familial…

L’an dernier, nous avons célébré nos Noces de Diamant !

Oui ! nous sommes toujours le yin et le yang et j’ai offert à ma douce Jeanne le diamant que je n’avais pas pu lui donner le jour de notre mariage, mais auquel je pensais déjà lorsque nous avons emménagé ici il y a plus de soixante ans !