La Bourlingueuse

22 mai 2017

Soleil du matin

Soleil du matin

« Rentre Jeannette ! Ne reste pas au soleil, tu n’as plus l’habitude ! »

 La petite Jeanne est revenue à la maison après de longs mois d’hospitalisation puis de convalescence au centre des Pervenches, au cœur de la Savoie. Après de si longs jours d’immobilité, ses petites jambes la démangent d’aller courir dans la prairie qui s’étend devant le manoir et mène à son coin préféré, la rivière bordée d’arbres sous lesquels il fait si bon se baigner en été…

Avec quel bonheur elle a ce matin chaussé ses sandales, enfilé le short fané de l’été dernier encore un peu grand et dévalé le vieil escalier aux marches grinçantes ! Elle s’est plantée sur le seuil et respire à grandes goulées l’air de « sa » campagne, tellement plus parfumé que celui du sanatorium !

 La fillette n’a pas lâché la poignée de la double porte de la vieille bâtisse familiale au carrelage fatigué. La sentir dans sa main lui donne la certitude qu’elle ne rêve pas et qu’elle est vraiment de retour. Curieusement, la porte vitrée s’ouvre sur l’extérieur, alors que les lourds vanteaux renforcés ferment l’intérieur. C’est l’arrière-grand-père Frantz qui les avait fait ajouter pour mieux protéger la maison au cours de la guerre de 1914 devant l’avance de l’ennemi prussien Les casques à pointe avaient été repoussés, mais les panneaux n’avaient pas été enlevés et ils servaient maintenant à protéger la famille des rigueurs de l’hiver.

« Juste encore un peu, Maman ! »…

Jeanne veut savourer intensément cet instant de bonheur, se remplir les yeux du décor familier qui va désormais redevenir le sien avant de rentrer sagement se faire dorloter par Maman qui, dans la cuisine, a préparé son bol de chocolat aux reflets mauves.

 

Elle sait que, contrairement aux habitudes établies, ses cousins et cousines ne viendront pas en vacances au cours de l’été qui arrive : les conversations des adultes lui ont permis de comprendre que la peur de la contagion reste vivace, même si sa guérison est certaine.

 §

Jeanne est triste soudain et le soleil lui semble moins éclatant…

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15 mai 2017

Voyage en Italie

Voyage en Italie

Lasse d’avoir tant marché dans les rues de Florence, Isabelle s’était assise sous les arcades dont les bases plongeaient dans l’eau d’un bassin peu profond. Elle avait commandé un café-crème plutôt qu’un expresso parce qu’elle avait si mal dormi la nuit précédente qu’elle n’avait pu s’empêcher de sangloter en ressassant l’échec de sa vie dont elle avait tenté d’apaiser les regrets en revenant sur les lieux de leur voyage de noces cinq ans auparavant… C’était une folie dont sa famille avait tenté de la dissuader, mais elle avait tenu bon. Trop blessée cependant pour se sentir capable de conduire sa Peugeot sur une aussi longue distance, elle avait privilégié l’avion et pu voir Florence depuis le ciel. Son cœur s’était serré en voyant

le dôme célèbre de la cathédrale, celui-là même qu’ils pouvaient entr’apercevoir depuis la chambre qu’ils occupaient à hôtel Boticelli.

La semaine précédente, elle s’était soudain décidée sur un coup de tête et avait retenu dans cet hôtel par Internet, mais n’avait pu obtenir la même chambre.

Architecte, Philippe avait longuement expliqué à Isabelle les difficultés auxquelles s’était heurté le concepteur du dôme, et dont la réalisation avait constitué un exploit insensé. Elle avait fait semblant d’avoir compris, bien plus fascinée par le visage de son  mari que par la coupole et ses mystères.

Avec quelle émotion elle avait revu la rue étroite aux pavés inégaux où se nichait l’hôtel ! De sa chambre, elle ne pouvait voir le dôme de la cathédrale, mais seulement le globe doré surmonté d’une croix qui coiffait la coupole. Accoudée à la fenêtre elle avait tenté de comprendre les raisons du désamour de Philippe.

Comment en étaient-ils arrivés à ce point de rupture ? Sans doute, l’avait- elle aimé plus qu’elle n’avait été aimée de lui, à présent, elle s’en rendait compte avec amertume.

Isabelle remit à plus tard son introspection et se décida à aller remettre ses pas dans   ceux de ce jeune couple follement amoureux qu’ils étaient alors.

§

Deux jours s’étaient écoulés depuis son arrivée, et elle se sentait revivre. D’avoir tant marché l’avait mise sur les rotules, mais elle était flattée lorsque des regards masculins s’attardaient sur elle, et même quand on la sifflait au passage. Ces messages étaient clairs : elle était toujours séduisante et l’avenir lui sembla soudain s’éclaircir… Elle n’allait tout de même pas s’enterrer parce qu’elle avait été larguée par un homme qui avait été chercher ailleurs.

Sa décision était prise lorsqu’elle reposa sa tasse de café sur la table : elle allait faire son deuil de sa vie avec Philippe et accepter l’invitation muette que le regard de Bertrand lui lançait…

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13 mai 2017

Les Aliens auraient-ils des Problemos ?

Alien Covenant

 N’ayant pas vu le deuxième Alien Prometheus filmé par Ridley Scott, j’ai voulu voir le troisième Alien et j’en attendais beaucoup, ayant gardé du premier (sous-titré « Le huitième passager ») un excellent souvenir…

Hélas ! Scott n’a pas pris les mêmes, mais il a recommencé !

Reprenons l’histoire : un vaisseau spatial et son équipage sont en route pour une planète à coloniser. Ils ont en soute 10.000 embryons qui devraient devenir de futurs colons humains quand ils auront terminé le voyage. Le point de chute prévu au programme est encore loin lorsqu’une voix est captée venue d’une planète inconnue vers laquelle ils se déroutent au mépris du planning prévu, mais où les conditions atmosphériques conviennent à une colonisation. L’équipage sort du vaisseau sitôt celui-ci posé, et part se balader sans casque dans une nature presque terrestre qui semble idyllique.

Mais vous l’avez compris, ça va se gâter : l’un d’eux s’est éloigné pour fumer une clope (oui ! ce scientifique qui découvre un autre monde ne pense qu’à la cigarette qu’il a planquée dans une poche de sa combinaison spatiale et allumée avec un zippo) mais en marchant, écrase un œuf et ne s’aperçoit de rien… avant de mourir dans le quart d’heure qui suit en vomissant ses tripes.

Vous l’avez deviné, un œuf s’est aussi introduit dans le vaisseau, et, sitôt éclos, n’a qu’une idée : boulotter les humains à sa portée.

Rien de neuf dans ce film, et quelques rires dans la salle m’ont confortée que nous partagions le même sens du ridicule de certaines scènes.

Ridley Scott a deux suites en préparation. Que va-t-il pouvoir imaginer ?

Vous aimerez peut-être…

J’ai attendu la fin pour sortir, mais que ça m’a semblé long… et fatigant !

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§

   Problemos est une comédie qui se veut plus ou moins philosophique.

Eric Judor incarne un père de famille qui, de retour de vacances, fait un détour pour voir l’ancien prof de yoga de son épouse, qui vit dans une communauté retranchée pour défendre un site afin qu’il ne devienne pas un parc aquatique. Rien à voir avec N-D des Landes, bien sûr…

Le camp est cerné par les CRS qui un jour, disparaissent mystérieusement… C’est qu’une pandémie a anéanti les humains et les seuls survivants sont les « retranchés » de la communauté.

N’ayant plus de cause à défendre, ils vont devoir changer leur mode de vie et revoir la hiérarchie de la communauté. Cela va déclencher une lutte larvée pour le pouvoir et laisser apparaître les failles de chaque personnage et l’absurdité de la situation..

Je vous laisse découvrir le reste…

Eric Judor et Blanche Gardin, qui tiennent les rôles principaux, ont co-écrit le scénario, mais j’aurais aimé qu’ils  aillent  encore plus loin dans le délire !

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11 mai 2017

Un compteur cachottier

J'ai reçu il y a quelques semaines un avis de la Compagnie des Eaux me signalant une consommation très au dessus de mes chiffres habituels et qui m'invitait à faire vérifier par un professionnel si je n'avais pas de fuite dans mes installations.

Mais, avant de déplacer un plombier, je voulais être sûre de la réalité d'une fuite... Il me fallait donc attendre d'être seule à la maison afin de maîtriser les réflexes de notre vie quotidienne qui nous fait ouvrir un robinet ou tirer une chasse d'eau sans réfléchir...

J'ai profité de l'absence d'Armel mon petit-fils retenu à Paris par un stage professionnel.

Me voilà donc dans le garage à essayer de lire les chiffres de mon compteur enterré. Damned ! pas moyen de déchiffrer les  deux dernières tranches (celles des décalitres et des litres, celles qui m'intéressent). Car ce compteur est relativement récent. Après un litige qui m'a coûté cher il y a quelques années, je reste très attentive au gaspillage sans toutefois priver d'eau ceux qui vivent sous mon toit quelques fois dans l'année. A la suite de quoi on m'a changé un vieux compteur que le technicien appelait sans ironie "la Rolls des compteurs" par un autre plus récent sur lequel je n'avais jamais eu l'occasion de jeter un oeil.

Compteur 4Ca, c'était la "Rolls des compteurs" !

La mémé (moi) ne peut plus se plier pour se mettre à plat ventre et se contorsionner pour lire un cadran en partie caché par une sorte de couvercle inamovible. J'ai téléphoné au service des Eaux pour me le faire confirmer, et au passage, il m'a été précisé que la non-lecture des trois derniers chiffres étaient sans incidence, puisque le

P1100994relevé n'implique que les m3... Moi, je voulais savoir combien de litres ou de décalitres fuient et je ne peux le vérifier. J'ai pu photographier en zoomant et agrandir encore sur l'écran de l'ordi afin d'être en mesure de comparer.

QUI a pu concevoir une telle aberration ? A mon avis, ce n'est pas le premier imbécile venu. Non ! pour cela, il faut en plus être diplômé, non ? J'aimerais qu'il m'explique pourquoi la fenêtre n'est pas plus échancrée pour perlmettre une lecture facile du cadran. Mais pourquoi faire simple, puisqu'on peut faire compliqué ? Après 18 heures de surveillance, j'ai pu être certaine qu'il n'y a aucune fuite...

Je pense que la surconsommation peut s'expliquer par le fait que ma famille est venue souvent au cours de l'année passée, et que nous avons été 12 à Noël pendant une dizaine de jours.

 

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08 mai 2017

Les enfants de Cornouaille

Ainsi que chaque lundi, je rends mon devoir à lakevio@canalblog.com

Enfants des Cornouailles

Enfants de Cornouaille

Arrivés depuis quelques jours à Kerviguennou, nous sommes pour trois semaines en vacances dans ce coin de Cornouaille bretonne où sont nés nos parents. Alain, mon jeune frère s’ennuie déjà ! Il a dû laisser à Paris ses copains et surtout, notre père n’a pas voulu qu’il prenne son vélo, un Alcyon de compétition qu’il lui lèguera un jour ou l’autre. Papa, ancien coureur du Tour de France, accompagne Alain chaque jeudi au Vel’ d’Hiv’ pour l’entraîner, mais le plus souvent, c’est à la Cipale de Vincennes qu’ils vont faire leurs chronos. L’Alcyon est une antiquité précieuse à laquelle notre père est très attaché.

Tante Jeanne sait où nous trouverons notre oncle Joseph, occupé à faire les foins, et elle nous a chargés de lui apporter le solide casse-croûte qu’il attend.  

Dans la vaste prairie où il travaille, assis comme sur un trône sur son nouveau tracteur Lanz, qu’il a maintenant bien en main. Après avoir fait cent fois (enfin… au moins dix…) le tour des bâtiments de la ferme avec les membres de la famille à chacun son tour, il avait ainsi pu se familiariser avec le maniement de sa merveille mécanique.

Comme les autres, nous nous étions accrochés à l’oncle pour ne pas tomber, alors que nos cousins qui fanfaronnaient, s’asseyaient sur les ailes couvrant les énormes roues, faisaient semblant de tomber, puis se rattrapaient vite fait en nous faisant des clins d’œil appuyés, nous renvoyant d’un coup à notre condition de citadins froussards...

Nous sommes restés longtemps, Alain et moi, à regarder notre oncle tracer son chemin en traînant la faucheuse dans la prairie blondie en ce début d’été puis nous avons couru vers ce coin d’herbe que la proximité de la rivière Ellé a laissée verte. Me débarrassant de mes sandales, je me suis laissé tomber tandis qu’Alain se roule dans le tapis fleuri, comme le gamin qu’il est encore. Soudain, il me tend une aigrette duveteuse de pissenlit, que j’ai saisie avec délicatesse. Mais mon souffle a suffi pour qu’elle laisse s’envoler ses fins filaments porteurs de graines.

« Je sème à tous vents »

Et, à l’instar de la semeuse du dictionnaire Larousse, nous avons cueilli toutes aigrettes et semé à tous les vents d’Ouest venus de l’Atlantique soufflant sur notre Cornouaille…

Sûrement un bel avenir attend les amateurs de « dents de lion » qu’ils mangeront en salade dès l’an prochain !

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07 mai 2017

De l'horreur aux Branquignols

Comme d’habitude, je suis allée voir Get Out (Tire-toi !) sans savoir de quoi il s’agissait. Je n’avais même pas jeté un œil sur l’affiche, ce qui m’aurait sans doute mis la puce à l’oreille… Le début du film m’a remis en mémoire Devine qui vient dîner ce soir, où un couple mixte  ou « domino » comme on dit aux Antilles, va pour la première fois rencontrer les parents de la jeune femme Blanche.

Dans Get Out, Rose, fille de famille bourgeoise née d’un père chirurgien et d’une mère neurologue vient leur présenter son amoureux Cris, photographe connu, bien sous tous rapports, très beau… mais Noir.

Jusque là, j’ai cru que j’allais voir une comédie légère, mais peu à peu l’atmosphère s’est épaissie, devenant plus pesante au fil des minutes.

Il y a, bien sûr, une volonté de montrer qu’aux USA, le regard des Blancs a peu changé vis-à-vis des Noirs, même si le père de Rose proclame qu’il aurait voté Obama pour un troisième mandat.

Il est regrettable que la fin extravagante du film lui enlève de la force, car Cris  doit faire face à des scènes gore auxquelles moi, spectatrice, je n’étais pas préparée..

Du grand guignol en somme, même si Get Out est présenté comme un film d’horreur. Au moins, vous voilà prévenus : ce n'est pas parce vous êtes invités que vous êtes les bienvenus !

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Beaucoup plus plaisant de voir Braquage à l’ancienne, où un trio d’octogénaires se voit contraint de faire un hold-up dans leur propre banque, qu’ils estiment responsable de leur ruine. Car les fonds de pensions constitués par la firme où ils ont travaillé 40 ans ont été confisqués par la banque pour se rembourser de la faillite de leur ex-entreprise. Rappelez-vous les milliards qu’a engloutis Madoff au détriment des petits épargnants floués.

C’est léger malgré les invraisemblances, distrayant, et vous passerez un bon moment à voir Michael Caine, Morgan Freeman et  Alan Arkin, trois pointures qui semblent avoir bien du plaisir à se retrouver. Au passage, il y a le « Doc » de Retour vers le futur dans un rôle secondaire.

Le film est sans prétention, mais comme moi, vous passerez un bon moment à voir ces pépés braqueurs un peu Pieds Nickelés, un peu Branquignols, honnêtes malgré tout, et débordants d’humour.

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04 mai 2017

Un village sans dimanche (suite et fin)

Sachez que je partage les mêmes ancêtres avec la plupart des protagonistes de cette histoire. J'ai aussi très bien connu le curé en cause, l'intraitable et omnipotent curé de Lanvénégen, l'abbé Le Bris, qui était vicaire au Faouët lorsque j'étais enfant. Le père de mon parrain avait une salle de danse juste en face de l'église St Conogan (voir la carte postale) et il a eu les pires ennuis avec le clergé qui l'accusait d'encourager le péché...

§

Une seule fois dans le film, un témoin direct des événements, s’exprimant à propos d’un conflit alors à son acmé, évoquera Don Camillo. Jean Le Bec, ancien boucher, dira : « On aurait pu tourner un film comme ça à Lanvénégen. Mais ça c’est du cinéma, ici c’est la réalité ». En effet. Une réalité aux antipodes de la vision caricaturale et pittoresque d’un conflit villageois de nature religieuse. Au contraire, l’œuvre de Jacob et Baron constitue un formidable document sociologique et humain sur une période clé de l’histoire des sociétés rurales en France et plus largement en Occident. L’anecdote historique révèle ici des aspects ethnographiques de première importance : les rapports subtils entre religion et vie sociale, les lignes de fractures et de tension, le culte des morts et les mœurs des vivants, l’art de la statuaire autant que l’adresse des tailleurs d’habits, le rôle à la fois structurant et clivant des pratiques religieuses, certes, mais tout autant de l’instruction, des jeux sportifs et des divertissements.

Lanvénégen

 S’y voit aussi une émouvante tentative, quelques années après les faits, certes, mais au crépuscule de la vie des témoins directs, de compréhension d’une situation absurde autant que parfaitement explicable, une sorte de guerre comme le fera remarquer l’un des protagonistes. Le film alterne les plans actuels et les documents d’archives, ceux en particulier d’un cinéaste amateur, Louis Le Bris, instituteur local et militant du septième art. Un hommage au cinéma donc. Rythmant un texte dit en voix off par la comédienne Dominique Reymond, sur une musique originale de Régis Huiban et Philippe Gloaguen, de nombreux habitants s’expriment, d’anciens commerçants du bourg, les enfants des excommuniés, différentes sensibilités également, toutes soucieuses d’apaisement et de compréhension mutuelle, dans la conscience aussi d’une plaie toujours vive.

L’émotion qui se dégage des témoignages, en particulier de ceux des enfants d’Yvonne Hellou, les belles figures d’Yves Le Roux, et de sa sœur Marguerite, dite « Guitou », confère au récit cette teneur si particulière que seule permet la posture revendiquée de l’intime, le sentiment poignant d’un amour discrètement déclaré pour ces acteurs réels et pour cette femme si villageoise et si moderne à la fois. En cela ce moyen métrage, excédant son strict statut documentaire, affiche les ambitions d’un film d’auteur(s). S’y intercalent enfin des interventions plus distanciées, destinées à mettre les événements en perspective : celles de l’historien Yvon Tranvouez et celles de l’écrivain Jean Rohou, auteur d’un remarqué Fils de ploucs (éditions Ouest-France, 2005).

Hommage au cinéma une fois encore tant il est vrai que les films, y compris les documentaires, autant qu’ils traitent du réel, s’interrogent sur leur propre nature et sur la spécificité de leurs moyens. Ainsi le montage, mais aussi certains motifs récurrents (la découpe aux ciseaux des tissus comme des signaux de personnages, les boutons rouges et les boutons blancs, la machine à coudre…) rappellent constamment la méthode et le geste du tailleur d’habits, se souviennent de ce monde perdu des savoir-faire autour de quoi s’agençait la vie sociale et auquel le film, discrètement, rend hommage.

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03 mai 2017

Un village sans dimanche (suite)

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En fait, comme on peut le voir sur la carte ci-dessus et contrairement à mes souvenirs, les trois villages ne s'inscrivent pas dans un triangle mais sur une ligne, et sont néanmoins très proches. 

Les conséquences psychologiques sont énormes, mais les retombées économiques plus encore. Pensez ! Dans ces bourgs d’une campagne bretonne d’avant l’électricité, où les chemins mettaient plus de distance que de proximité entre les hameaux et le village, les messes du dimanche (trois en général) attiraient la population des fermes qui en profitait pour s’approvisionner en nourriture, se faire faire les vêtements et se distraire au café. Point de débat alors sur l’ouverture des commerces le dimanche : c’était le jour des affaires, du chiffre d’affaires. Plus de messe, plus de commerce ! Les positions se crispent, les deux camps s’affrontent, les tentatives d’apaisement échouent. Tout le monde, de droite comme de gauche, s’accorde toutefois sur un point : l’église doit rouvrir sous peine de la mort du village.

Au printemps de 1950, le maire décide de demander la désaffection de ladite église, désormais sans fonction, pour la confier à une communauté d’adventistes évangéliques qu’il invite à venir présenter les bases de leur culte. Scandale à l’évêché qui envoie sur place un curé musclé flanqué une demi douzaine de… catcheurs ! Si l’on n’en vient pas aux mains, la tension est à son comble. Exit les protestants ! Le 14 juillet suivant, le maire fait sonner les cloches et met en vente les terres du curé. Le 21, les membres du conseil municipal et ceux du bureau de bienfaisance reçoivent chacun une lettre dans laquelle l’évêque de Vannes les menace de la peine de l’interdit personnel si la municipalité ne renonce pas à ses projets contre le presbytère. Nonobstant les subtilités du droit canon, cela signifie ni plus ni moins l’excommunication. Un seul conseiller se rétracte et la peine entre en vigueur. Au séisme social va désormais se superposer le traumatisme personnel.

Yvonne Hellou, par exemple, si croyante, se voit désormais exclue de l’église et potentiellement privée de tout sacrement. Chacun ravale sa colère et son indignation face à une injustice aussi brutale et le sujet devient tabou dans la plupart des familles. L’interdit durera quinze ans et ne sera levé qu’une fois les passions apaisées par le retrait des protagonistes, mais sans doute plus encore à cause de l’évolution de la société au cours de ces années soixante qui verront la fin de ce qu’on a appelé la « civilisation paroissiale ». En 1990, Madame Hellou brise le silence et évoque « l’affaire » au cours d’une émission de radio en langue bretonne. Elle mourra et sera inhumée religieusement quelques années plus tard.

Une seule fois dans le film, un témoin direct des événements, s’exprimant à propos d’un conflit alors à son acmé, évoquera Don Camillo. Jean Le Bec, ancien boucher, dira : « On aurait pu tourner un film comme ça à Lanvénégen. Mais ça c’est du cinéma, ici c’est la réalité ». En effet. Une réalité aux antipodes de la vision caricaturale et pittoresque d’un conflit villageois de nature religieuse. Au contraire, l’œuvre de Jacob et Baron constitue un formidable document sociologique et humain sur une période clé de l’histoire des sociétés rurales en France et plus largement en Occident. L’anecdote historique révèle ici des aspects ethnographiques de première importance : les rapports subtils entre religion et vie sociale, les lignes de fractures et de tension, le culte des morts et les mœurs des vivants, l’art de la statuaire autant que l’adresse des tailleurs d’habits, le rôle à la fois structurant et clivant des pratiques religieuses, certes, mais tout autant de l’instruction, des jeux sportifs et des divertissements.

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02 mai 2017

L'histoire d'un village sans dimanche

Je suis née au Faouët, et la plupart de mes ancêtres viennent de Querrien, qui parfois épousaient des "étrangères" de la paroisse de Lanvénégen. Ces trois villages entrent dans un triangle de 5/6 km de côté.

Il m'est revenu en mémoire une histoire abracadabrantesque qui s'est passée dans les années 1950 et qui a fait l'objet d'un film de FR 3 diffusé en mai 2012.

Je vais vous communiquer ce que j'ai retrouvé sur Internet concernant cette affaire étonnante. Vous me suivez ? Ca ne durera que trois ou quatre épisodes...

Une fois n’est pas coutume, Le Blog documentaire vous propose ici un regard sur un film qui a été diffusé sur France 3 le lundi 28 mai 2012 à 00h30. Un Village sans dimanche, c’est son titre, relate un « conflit exemplaire entre la République et le Clergé » dans une mairie socialiste au sortir de la Seconde guerre mondiale. Le film a été réalisé par Philippe Baron et Corinne Jacob, produit par Vivement lundi !. L’article qui suit est signé Jean-Marc Huitorel.

Un Village sans dimanche relate un pan de vie locale d’après-guerre sur fond de conflit idéologique. Le film, cosigné, est le fruit d’une collaboration entre Philippe Baron et Corinne Jacob. Le premier est un documentariste expérimenté ; la seconde, d’une certaine manière, appartient à l’histoire qu’évoque ce 52’. Petite-fille de l’une des protagonistes des événements qui ont secoué un village morbihannais, à quelques kilomètres au sud-ouest du Faouët, elle endosse ici la responsabilité de témoin en ce qu’elle a pu recueillir l’histoire de la bouche même de ceux qui l’ont vécue.

En 1947, Yvonne Hellou, tailleuse d’habits au bourg de Lanvénégen, profitant du récent droit de vote et d’éligibilité accordé aux femmes, se présente aux élections municipales sur la liste de gauche conduite par l’instituteur laïc, Jean Cadic. Elle n’est pas élue mais accepte cependant de faire partie du bureau de bienfaisance, ancêtre du bureau d’aide sociale. Si, comme la plupart des communes bretonnes Lanvénégen se partage entre « rouges » et « blancs », tout le monde ou presque fréquente l’église, au moins à l’occasion des sacrements dont pas un n’envisagerait de se passer. Yvonne Hellou, quant à elle, n’a pas à se forcer : elle allie en effet une solide foi catholique à une véritable fibre sociale. Faire le bien, aider son prochain, voilà son credo chrétien et… socialiste.

Dans un contexte nourri de rancœurs et de tensions que la loi de 1905 (séparation des églises et de l’état) et surtout l’inventaire des biens du clergé de 1906, avaient exacerbées, le nouveau maire décide d’augmenter sensiblement le loyer du pré où le curé fait paître deux ou trois vaches. Début des hostilités. L’évêché de Vannes réagit et le 6 novembre 1949, le vicaire général se rend à Lanvénégen pour déclarer en chaire, devant un parterre de fidèles qui ne savent pas encore très bien ce qui leur arrive : « Je viens vous annoncer la sanction la plus grave qu’on puisse prendre contre une paroisse : l’interdit ! (…) Le culte et toutes les cérémonies sont suspendues ». Concrètement cela signifie que l’église et les chapelles sont fermées, que les prêtres font leurs valises et que désormais baptêmes, communions, mariages et enterrements devront se célébrer dans les paroisses voisines.

La suite à demain

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01 mai 2017

Un petit tour à la campagne

Un petit tour à la campagne

Il semblait si fier l’oncle Joseph, quand nous avons fait irruption dans la cour de Kerviguennou, dont les terres bretonnes arrivaient jusqu’à la rivière Ellé…

Nous étions en 1956 et, la veille, il avait pris possession de son premier tracteur.  Ce n’était pas le Massey-Ferguson rouge de ses rêves, ses moyens ne lui permettaient pas d’envisager un seul instant une dépense aussi importante. A cette époque, on n’empruntait pas aux banques, tout se passait en famille et l’oncle Joseph savait bien que les frères et les cousins désavoueraient une dépense qui leur paraissait excessive et ne desserreraient pas les cordons de leur bourse. Tous fermiers, est-il besoin de le préciser, leurs champs n’avaient pas une surface suffisamment importante qui aurait pu justifier l’emploi d’un engin mécanique : les chevaux attelés étaient faits pour ces tâches… et coûtaient tellement moins cher !

La merveille bleue était un Lanz, une marque allemande… et, même onze ans après la fin des hostilités, ce détail défrisait l’oncle Joseph qui avait été quatre ans prisonnier dans une ferme en Bavière, où il n’avait pas été si malheureux, mais qu’il s’obstinait à appeler Bochie. Acheter « boche » n’était pas dans ses intentions, mais le prix était dans ses moyens ; il avait cependant encore hésité quelques semaines encore, même si son choix était fait.

Mais voyez comme les choses sont bien faites ! Juste avant de commander son tracteur Lanz à contrecœur, la firme allemande avait été rachetée par des Américains… L’honneur était sauf et c’est gonflé d’orgueil qu’il nous fit faire un tour dans le champ derrière la longère du corps de ferme, ne voulant à aucun prix céder le volant à mon jeune mari qui aurait donné son âme au diable pour conduire un tel engin, qui avait coûté plus de deux millions ! Pour notre Simca Aronde Deluxe, moins chère que le modèle Elysée, nous avions dû débourser 630.000 francs : j’ai encore la facture.

Le tracteur a survécu à l’oncle Joseph, car c’est au volant de sa Citroën traction avant (sa Citron comme il aimait à dire) qu’il s’est tué un jour de verglas…

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