La Bourlingueuse

17 juin 2018

Jean, François et les autres...

La semaine dernière, la Bourlingueuse était en vadrouille

Jean, François et les autres...

Jean, François et les autres

-  Commencez impérativement votre texte par la phrase suivante : "Que peut-elle bien faire encore au-dehors, dans ce noir ?" Emprunt à Jean et sa divine Ondine.

- Terminez impérativement votre texte par la phrase suivante : "Elle farda ses joues et ses lèvres, avec minutie; puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard." Emprunt à François et sa Thérèse D.

Que peut-elle bien faire encore au dehors, dans ce noir ?

La soirée avait cependant si bien commencé ! Jean lui avait promis de lui consacrer tout son temps et elle n’avait aucune raison de douter de lui. Ils s’aimaient et avaient des projets de vie commune dans l’avenir… quand la situation se serait éclaircie. Ondine n’avait pas une idée vraiment précise des difficultés que son bel amour semblait devoir surmonter avant de mettre leurs projets à exécution, mais elle attendait avec confiance…

Elle avait pour la circonstance revêtu sa petite robe noire, l’incontournable accessoire de la femme distinguée selon les critères des rédactrices de mode du journal ELLE, l’incontestable arbitre des élégances, que chouchoutaient les grands couturiers.

Jean aimait cette robe dont le décolleté était assagi par un plastron blanc qui en atténuait l’audace, mais dont les fines bretelles mettaient en valeur la chair pulpée et la peau dorée d’Ondine. Elle se sentait belle, sûre d’elle et elle avait fait une entrée remarquée au bras de Jean, l’homme de sa vie, et avait savouré l’instant.

Le champagne coulait à flots et elle n’avait pas compté combien de flûtes lui avaient été présentées qu’elle n’avait pas refusées. Elle avait retrouvé avec plaisir des amis perdus de vue, tandis que Jean avait rejoint un autre groupe au pied du grand escalier qui menait au vaste salon où serait servi le dîner.

C’est en se rendant aux toilettes qu’elle se perdit dans le dédale des galeries. Elle prit son temps pour observer les toiles peintes accrochées aux murs dont certaines avaient des signatures prestigieuses. Poursuivant la découverte des lieux, elle regretta de n’avoir pas emporté sa petite caméra pour garder un souvenir précis du décor de ce somptueux hôtel particulier, propriété d’un  ami de Jean… homme d’affaires richissime.

Quel diable l’avait poussée à ouvrir cette porte ? Ce que vit Ondine la glaça ; elle réprima un cri, mais Jean sut immédiatement qu’elle n’accepterait jamais la situation dont il était prisonnier et de laquelle il n’arrivait pas à se délivrer. Il la laissa refermer la porte sans tenter de la retenir.

Ondine, elle, courut à perdre haleine dans les fastueuses galeries et elle finit par se retrouver où elle voulait aller. Le miroir lui offrit le reflet de son visage exsangue et crispé. Elle farda ses joues et ses lèvres, avec minutie, puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard… ses chaussures à la main.

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04 juin 2018

A Paris

A Paris

A Paris

 

 A vous de jouer, avec : éclat, farcis, musaraigne, saison, s'époumonait, retentit, machiniste, poubelle, document, distingué.

 Videz votre sac, lundi !

En ce début de juillet 1952, Jeanne une jeune provinciale, était à Paris pour la première fois et elle avait été éblouie par la « ville-lumière ». Ce jour-là, elle avait décidé de prendre seule le métro pour visiter Montmartre, et elle n’en menait pas large. L’éclat des arcs électriques dans le tunnel annoncèrent l’arrivée imminente du train dont, au passage, elle aperçut le machiniste  impavide seul aux commandes. Poussée par la foule, elle avait tout juste eu le temps de s’engouffrer avec les autres voyageurs avant que le signal du départ retentit.

Un homme distingué s’offrit à la guider dans les ruelles de la Butte, mais elle n’était pas naïve au point de se laisser embarquer par cet inconnu auquel elle trouva soudain un profil de musaraigne. Vexé, il devint blessant, la traitant de plouque mijaurée.

Elle préféra en rire, s’amusant d’entendre un titi qui s’époumonait rue des Martyrs pour attirer l’attention de l’un de ses potes qui faisait bruyamment rouler une poubelle à grands coups de pieds.

De son porte-document elle sortit un plan de Paris pour bien situer le restaurant où elle avait décidé d’inviter sa tante chez qui elle passait ses premières vacances d’adulte gagnant sa vie. Elle arriva la place du Tertre où, en ce début de saison, les touristes étaient encore peu nombreux.

Elle fut subjuguée par le spectacle qui s’offrait à elle : des peintres par dizaines exposaient leurs œuvres plus ou moins réussies, mais elle s’était amusée à chercher quelle toile elle choisirait… si elle avait eu les moyens de se l’offrir. Avec philosophie, elle se dit que ce serait pour plus tard, dans quelques années peut-être…

Quel restaurant allait-elle préférer pour faire plaisir à sa tante Marthe ? Bien sûr, aucun de proposerait les petits farcis niçois dont qu’elles raffolaient toutes les deux, mais le bifteck-frites parisien était incontournable et nulle ne s’en plaindra.

N’ayant pas compris le sens de « Autour des dix » j’ai laissé parler mon inspiration !

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28 mai 2018

Lakévio nous a joué un bien mauvais tour en exigeant de nous ses "fans" une treizaine de vers en "ose"... Et puis quoi encore ? Elle va bien être punie en lisant ce qui suit... mais c'est elle qui l'a voulu !

Bien fait !

La poésie de la cafetière

La poésie de la névrose

 

Ce que Lakévio nous propose

Ou plutôt ce qu’elle nous impose

Pourrait nous conduire en symbiose

A exiger d’elle une pause (pose ?)

 

Lutter pour éviter l’hypnose

Refuser la métamorphose

Qui peut modifier quelque chose

Ou bien conduire à l’ankylose

 

Cette cafetière me rend morose

Comme les autres je le suppose

Et nous n’attendrons pas ventôse

Pour s’en aller cueillir la rose

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21 mai 2018

Le drap ou l'étoffe

Le drap ou l'étoffe

Il est six heures du soir, l'été. 

Exercice où il s'agit d'étoffer votre texte autour de la phrase tirée du premier roman de Jean Giono - Colline - 1929.

Le drap ou l'étoffe

Pourquoi cette toile me ramène-t-elle tant d’années en arrière ?

Nous sommes en 1964, il est six heures du soir, l’été est torride et c’est la première fois que nous visitons l’Italie. La confortable DS19 nous a fait traverser la France en douceur, et nos trois enfants sont censés se relayer sur le siège arrière, chacun faisant 100 km à la place du milieu, avant de la céder au suivant ; ils considèrent que c’est l’endroit le plus incommode pour regarder le paysage, même si la vue sur la route y est la meilleure… Hervé le cadet, fait toujours du « rab », parce qu’à l’inverse des deux autres, il ne passe pas son temps les yeux fixés sur le compteur !

Ce qui nous frappe depuis que nous avons abordé la Provence, et plus encore après avoir franchi la frontière, c’est le linge pendu aux fenêtres, aussi bien dans les villages que dans les rues des villes. Comme les grands pavois tendus sur nos bateaux de la Royale les jours de fête, les théories de linge multicolore s’alignent en travers des rues à la hauteur des étages…

Depuis ma petite enfance, j’ai vu ma mère aussi bien que les voisines, étendre le linge à sécher sur les fils du jardin, où parfois il lui arrivait de geler en hiver ! Quelle fut ma surprise de toucher une fois une robe maternelle roidie par le gel ! J’en fus un peu effrayée tant fut grand mon étonnement…

J’ajoute un souvenir de voyage au cours duquel je me trouvais chez des amis à Tuxon (Arizona) dans le ghetto de luxe en plein désert où ils vivaient. Après la lessive, la maîtresse de maison avait enfourné les vêtements dans un sèche-linge, alors que la température et la sécheresse ambiantes auraient suffi pour le même résultat en quelques minutes…

Et avec quel amusement Ruth de Winston Salem (North Carolina) en visite chez moi, avait demandé à Leister son mari, de prendre une photo d’elle, occupée à étendre du linge sur le fil à sécher de mon jardin ! C’était visiblement une « première » pour elle !

§

J’ai moi aussi fini par acheter un sèche-linge, mais combien je préfère étendre mes draps et vêtements au jardin où ils s’imprègnent des senteurs florales qu’offre la Nature !

§

Et que dire de nos grands-mères qui étalaient leurs draps de métis sur l’herbe des prairies ?

C’était ce que l’on appelait le linge blanchi sur pré…

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14 mai 2018

Roue libre

Roue libre

Roue libre

 Juillet 1936

Les accords de Grenelle tout juste signés, Raymond avait déclaré à Jeannette, sa jeune épouse :

Et si nous allions passer nos congés sur la Côte d’Azur ? J’en rêve depuis que j’ai vu ce film de Jean Vigo qui se passe à Nice… En deux semaines, on peut en voir des choses ! Qu’en dis-tu ?

Et comment irons-nous ? En train ? C’est cher, même avec les billets « congés payés »… Et l’hôtel ? Tu y penses ? C’est du luxe, ça, c’est pas pour nous les ouvriers…

Mais nous ne prendrons pas le train puisque nous avons nos vélos… c’est faisable en 15 jours et le copain Pierrotnous prêtera sa tente ; nous la planterons dans un champ. C’est faisable, et nous profiterons nous aussi du grand air et des paysages jusqu’à présent réservés aux riches. C’est décidé ! Allons, Jeannette, tu sais bien que j’ai raison… et nous partirons samedi matin à la fraîche. Tu verras, ma belle, nous aussi nous allons connaître la Côte d’Azur !

Jeannette n’avait plus d’arguments, et, comme son Raymond, elle avait très envie de connaître la Méditerranée, les plages où ils pourraient se baigner dans une eau tiède et transparente, et les palmiers sous lesquels ils se mettraient à l’ombre quand ils auraient trop chaud. Ah oui ! avec quel enthousiasme elle allait préparer les sacs avant d’enfourcher leurs vélos dès l’aube de ce prochain samedi !

§

Ils passaient juste la Porte d’Italie vers la Nationale 7 quand l’averse les a surpris… La pluie tiède de l’été ne les décourageait pas. A eux la liberté ! Jeannette avait eu l’audace de revêtir un short pour la première fois de sa vie, et ne voulait pas penser à ce que sa mère en dirait ; Raymond lui, la trouvait très « bath ». Pourquoi était-elle allée cueillir quelques branches de lilas débordant d’un mur de jardin pendant que son  mari vérifiait une fois de plus les écrous à ailettes de sa roue avant ?

§

Il en faudrait des tours de pédales avant de savourer la Côte d’Azur, dont le nom seul suffisait à les faire rêver. Raymond ne consultait même pas sa carte Michelin puisqu’il suffisait de suivre la Nationale 7 sur près de mille kilomètres, mais ils avaient tous les deux assez d’énergie pour les avaler en 5/6 jours…

§

Ils ont mis 8 jours à descendre, plantant leur tente dans les champs et faisant leur toilette au bord des rivières… Même si les paysages traversés les charmaient, ils restaient accrochés à leur objectif : voir la Méditerranée !

Ils n’ont pu aller jusqu’à Nice, le temps leur manquerait pour le retour : ils se sont arrêtés sur la plage de Ste Marguerite près de Toulon, y ont dormi une courte nuit après s’être joyeusement trempés avec délices dans l’eau bleue et transparente. Ils ont repris leurs vélos et remonté la Nationale 7.

§

A son retour, Raymond, a interminablement décrit aux copains d’atelier toutes les splendeurs de la Côte d’Azur qu’avec sa Jeannette il avait longuement parcourue…

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09 mai 2018

Une journée exceptionnelle 3

Il faut refermer le livre des souvenirs d'une journée exceptionnelle, non ?

Est-ce soir là, ou le lendemain qu’il y eut la retraite aux flambeaux ? Je nous revois parmi la foule, Louisette, Aline et moi, dans la rue de Strasbourg, suivant ceux qui avaient des lampions. D’où les avait-on sortis, ceux-là ? « Sûrement de chez Peignon », déclara Louisette… C’est là que j’entendis ce nom pour la première fois, ignorant jusqu’alors que Joseph Peignon était un des piliers des Mi-Carêmes nantaises de l’avant-guerre, et loueur de costumes de surcroît, en inaction forcée depuis plusieurs années. Il ferait les beaux jours des soirées nantaises pendant longtemps encore, et, jusqu’en l’an de grâce 2002, vous pouviez encore aller chez Peignon, au 1 rue d’Erlon louer des costumes pour vous déguiser. Mais Joseph Peignon a-t-il fourni les lampions du 8 mai 1945 ? Il y en avait plusieurs centaines, et les bougies n’avaient pas dû être plus faciles à trouver, puisque tout manquait à notre vie quotidienne, et les coupures fréquentes d’électricité en avaient fait des produits de première nécessité.

 Les parents étaient peut-être rentrés chez eux après cette folle journée, mais nous avions encore assez d’énergie pour nous égosiller avec le flot des Nantais réjouis. Les réverbères à gaz continuaient de dispenser une lumière avare, cependant la façade de la Société Nantaise d’Electricité arborait les trois lettres gigantesques de son sigle ourlées d’ampoules puissantes. C’était la première retraite aux flambeaux de ma vie, et je jubilais d’avoir pu y assister, voyant désormais mon avenir rempli de fêtes telles que celle que nous venions de vivre. Les maigres feux d’artifice, on devrait encore attendre les années suivantes pour en voir au 14 juillet, plus symboliques que lumineux, mais ils seraient le signe que nous recommencions enfin à vivre.

 J’allais avoir treize ans, et cette journée reste pour moi un des sommets de mon existence, un moment particulier que je ne souhaite cependant plus revivre, et que vous avez, vous mes enfants, peu de chances de connaître : car le corollaire est que, pour savourer de tels instants, il faut avoir vécu auparavant de fichus quarts d’heures ! Et croyez moi, pendant cinq ans et neuf mois de guerre, dont quatre ans et deux mois d’Occupation, il y en a des quarts d’heures !

 Pardonnez moi si je vous ai ennuyés avec ce récit, mais je voulais que vous sachiez comment une petite fille avait vu à travers ses lunettes la fin d’une guerre mondiale qui avait fait tant de morts.

Les Allemands retranchés dans les poches s’étaient rendus sans coup férir, et la glorieuse armée du Gross Reich qui devait durer mille ans, devint, elle aussi, prisonnière à son tour. Et il faudrait des années pour que les Français sachent qu’en Algérie, ce même 8 mai 1945, des compatriotes avaient été massacrés qui deviendraient les premières victimes de ce qui n’était pas encore le FLN, mais qui commençait le combat pour son indépendance.

 Ce jour a été le début de la fin de l’Empire Français tel que nous l’étudiions à l’école avec toutes ses colonies et possessions…

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08 mai 2018

Une journée exceptionnelle 2

Suite de mes souvenirs d'une journée exceptionnelle

Tout le groupe descendit pédibus vers le centre en chantant, car les conducteurs de tramways célébraient eux aussi l’actualité, mais nous avions l’habitude de marcher… et nos pieds avaient des ailes ce jour-là ! Le coiffeur dont la boutique était au bout du boulevard de la Solidarité, mais sur l’autre boulevard, celui de la Fraternité, était juché sur une échelle, occupé à « tricoloriser » son magasin. C’est ainsi que, des années durant, les trois lettres C-o-i apparurent en bleu, f-f en blanc, e-u-r en rouge. Nous l’applaudîmes à grands cris…

 Mon père avait pris sa bombarde, et soufflait dedans à s’époumoner. Ses soixante treize ans et son cœur malade n’entraient pas ce jour là en ligne de compte…Pendant des heures, il joua jusqu’à l’apoplexie, sans faiblir, et la foule suivait cet étrange « joueur de flûte » et sa musique aigrelette. Les gens avaient, comme nous, fait des efforts pour porter les couleurs de la France, et parfois, se sautaient au cou. C’était un débordement de jubilation, d’ivresse et d’exaltation librement lâchées. Des orchestres s’étaient spontanément formés et la foule dansait frénétiquement. Des drapeaux étaient accrochés un peu partout, et tous n’avaient pas été bricolés à la hâte, ce qui prouvait bien qu’ils avaient été soigneusement rangés depuis cinq ans.

 S’il y en a eu, je ne me souviens pas avoir vu des GI’s américains. Des soldats français, oui, il y en avait, et aussi des jeunes gens arborant des brassards à croix de Lorraine marqués FFI. Ils avaient un prestige fou, et nous leurs disions merci de leur action contre l’occupant. C’est plus tard seulement qu’il faudrait séparer le bon grain de l’ivraie, car des FFI, il y en avait aussi eu de l’espèce dite « de la dernière heure », des opportunistes qui avaient profité des circonstances pour régler leurs comptes ou se refaire une virginité. On appellerait ceux-là les « fifis ». Les vrais résistants, eux, restaient discrets. Mais ce 8 mai, tout ce qui portait uniforme vrai ou faux, était congratulé, félicité, embrassé.

 Mon père soufflait toujours dans sa bombarde et rien n’aurait pu le retenir, sauf l’arrêt cardiaque ! Dieu merci, le cœur tint bon et nous pûmes continuer à faire la fête avec la multitude en liesse. Les voisins s’étaient égaillés, mais notre groupe Guillemot-Milliou restait soudé dans la foule, et nous finîmes par arriver devant la cathédrale. S’il y a été célébré un Te Deum ce jour-là, il s’est dit sans nous !

 Les danses et farandoles de la foule colorée semblaient follement anachroniques à nos yeux puisque les Français, depuis longtemps, et par obligation, restaient sagement confinés chez eux, les bals étant interdits, sauf pour les mariages, et ils devaient finir très tôt. C’était un débordement de fol enthousiasme populaire que je n’oublierai jamais.

La fin demain ?

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Une journée exceptionnelle : le 8 mai 1945

De moins en moins d'entre nous peuvent témoigner d'avoir vécu cette journée exceptionnelle que fut le 8 mai 1945... Alors, si le coeur vous en dit, suivez moi et lisez ce qu'une fillette qui 'avait pas encore  13 ans a gardé en mémoire.

En classe, notre institutrice Mademoiselle Charriau continuait de nous faire suivre sur la carte d’Europe l’avance des Armées Alliées, et nous avions bien compris que, pour les Nazis, les carottes étaient cuites. Celles d’entre nous qui avaient leurs pères prisonniers en Allemagne redoutaient les bombardements ou les combats dont ils auraient pu être les victimes, et l’angoisse se mêlait à la certitude que tout cela allait enfin finir.

Le 7 mai 1945, comme chaque jour, je suis allée à l’école, mais l’excitation de tous était visible et communicative. La radio du concierge était devenue le point de rencontre obligé de nos institutrices qui nous ont laissées dans la cour en récréation exceptionnelle. Qu’aurions-nous pu retenir des leçons qu’elles nous auraient dispensées ? Notre idée n’était pas à l’orthographe, encore moins à l’arithmétique, mais nous vivions l’Histoire en direct ! Et ça, nous n’étions pas près de l’oublier !

 Le Reich a capitulé !

 Ce n’est que le lendemain mardi 8 mai au matin que nous avons appris par la radio que les combats avaient cessé à Berlin et que le cessez-le-feu avait été signé… Je ne sais plus ce que mes parents m’ont dit, mais nous devions tellement être soulagés et heureux ! Il faisait très beau ce jour-là, mais eût-il plu que le soleil eût quand même été dans nos cœurs (vous avez remarqué l’imparfait du subjonctif ?). Nous-mêmes ni aucun membre de notre famille n’avions souffert de cette guerre dans notre chair, ni dans nos biens, seulement dans l’esprit, mais que ça avait été lourd ! Que dire alors de ceux qui avaient perdu leurs proches dans les combats de 1939-40, en captivité ou au cours de la Résistance… Et il se passerait plusieurs jours avant que les Français, avec épouvante, n’apprennent le pire : l’horreur absolue des camps de concentration, d’extermination, des fours crématoires… et plusieurs semaines pour qu’ils réalisent que ce n’était plus des bobards, auxquels ils avaient été habitués durant les cinq ans d’Occupation.

 Ce 8 mai nous semblait avoir une atmosphère particulière que nous savourions avec délices. Pas question cependant pour moi de manquer l’école, mais tout avait changé : l’air était léger, les gens s’interpellaient dans les rues, et n’en revenaient pas d’avoir enfin vu la fin du cauchemar.

 Mademoiselle Charriau, à son habitude, nous parla des événements, et elle fut la première que j’entendis annoncer qu’il faudrait des années avant que la situation ne redevienne ce qu’elle était avant 1939. La France était ruinée, disait-elle, et il fallait reconstruire les maisons, les routes, les chemins de fer, les usines… Je pensais qu’elle était bien pessimiste, même si je ne connaissais pas encore ce mot, et restais convaincue que la reconstruction irait bien plus vite qu’elle le disait. Dans leur candeur, les Français avaient commencé à dire : « l’Allemagne paiera ! ». Mais, disait notre institutrice, elle aussi était ruinée, et le peuple allemand, contrairement à ce que nous croyions, n’avait pas dans sa totalité, suivi Hitler comme un seul homme : il y avait eu aussi des résistants allemands qui avaient payé le prix fort. Notre institutrice a su nous faire entrer de plain pied dans la situation, non seulement historique, mais aussi politique, de l’époque.

Adolf Hitler… Ah ! où était-il, celui-là ? Personne ne le savait. Des informations contradictoires avaient bien circulé, mais dans notre tête, il était mort, et bien mort.

 A l'école, on nous accorda quelques jours de vacances, et lorsque je rentrai à la maison, en fin de matinée, Maman était déjà occupée à teindre en rouge un corsage pour moi, une jupe pour elle, afin que nous puissions être vêtues de bleu-blanc rouge pour célébrer l’événement, plus un morceau de vieux drap afin que je couse vite un drapeau à accrocher à la fenêtre. Le tissu bleu qu’elle avait dégotté était plus vert pétrole que bleu de France, mais qui nous le reprocherait ? Un manche à balai dût servir de hampe, et mon père, après avoir argenté le bois avec la peinture qui servait à donner un coup de neuf à nos vélos rouillés, put hisser les couleurs sur l’appui de la fenêtre de l’étage.

 La radio (ou le téléphone arabe ?) avait fait savoir à la population qu’elle était invitée à une manifestation populaire dans le centre de Nantes dans l’après-midi. Bien entendu, mes parents  passèrent d’abord à la Chevasnerie, où Aline tentait au crayon de dessiner Hitler en effigie d’après une photo de son Larousse. Elle me délégua aussitôt ses pouvoirs et je tentai maladroitement de terminer le portrait du monstre, à la fin trop « léché » à mon goût, mais je ne savais pas faire autrement ! J’aurais préféré réaliser une caricature, ou n’importe quoi avec une mèche et une moustache qui aurait fait l’affaire. Tout le monde se déclara cependant satisfait de mon œuvre, d’autant plus qu’il s’agissait… de la brûler au-dessus d’un grand feu de joie que les voisins avaient préparé sous les arbres de la petite placette de la cité. Nous dansions, nous chantions, nous expulsions nos peurs en criant notre allégresse… et « mon » Adolf brûla sous les applaudissements !

La suite à demain ?

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07 mai 2018

Le chemin qui longe la mer

Le chemin qui longe la mer

Le chemin qui longe la mer

Vous l'avez compris : thème imposé : la mer !

J’ai sifflé mes chiens qui guettent, impatients le moment privilégié où nous allons tous les trois, ainsi que chaque jour, faire une balade matinale le long de ce chemin que certains nomment encore « sentier douanier ».

L’air vif me fouette le visage et je me remplis les yeux du spectacle de l’Atlantique qui s’est revêtu du gris-bleu pâle que je préfère… Nous sommes ici en Bretagne et notre océan n’a pas les audaces de la Méditerranée qui aime à se parer du bleu intense que mettent si bien en valeur les roches rouges de l’Estérel. Notre granit est sombre. L’air iodé et l’odeur forte des longues lames de varech brun réveillent en moi des souvenirs d’enfance. C’est que, autrefois, nous n’allions pas si souvent sur la côte distante d'à peine 20 kilomètres de la maison. Le dimanche nous sortions bien la Rosengard, mais c’était pour rendre visite à la famille. Dans notre milieu, les loisirs étaient une notion inconnue. Le Front Populaire avait bien institué les congés payés quelques semaines auparavant, mais mon papa photographe et mes oncles exploitants forestiers, non plus que les cousins fermiers n’étaient concernés...

Ce doit pourtant être à l’été 36 que j’ai vu la mer pour la première fois, et mes souvenirs sont restés intacts de ce choc que j’ai ressenti : des photos, bien sûr, ont fixé cette journée exceptionnelle. Des têtes de roches émergeaient de l’eau et mes parents m’ont plus tard raconté que j’avais dit qu’il y avait du crottin de cheval dans la mer… ce qui les avait bien fait rire mais m’avait mortifiée.

Le pli étant pris, chaque été nous allions à quelques occasions passer une journée sur la plage, mais si j’aimais faire trempette, je n’ai jamais vu mes parents se baigner. Une photo montre mon père sur une chaise longue : en costume de ville, il a cependant tombé la veste mais est resté en gilet.

Très myope, j’ai longtemps porté d’épaisses lunettes… L’année de mes 13 ans, du haut d’un sémaphore qui laissait découvrir la mer sur un large éventail, j’ai doctement déclaré que je voyais la courbure de la terre… ce qui a fait s’esclaffer bruyamment mes cousins. J’ai persisté, sûre de ce que je voyais… jusqu’à l’année suivante où mes lunettes ont été changées !

§

Suivie de mes chiens, j’ai dévalé une sente le long de la falaise pour arriver sur le sable blond que la marée montante va bientôt grignoter. Maïa la cocker noire et Ulysse l’épagneul blanc et roux m’ont précédée et s’ébrouent dans une gerbe de gouttelettes irisées.

Je reviens en marchant dans cette mer dont je suis amoureuse et dont je ne saurais plus me passer…

Et si c’était ça le bonheur ?

§

Tante Marthe qui a pris cette photo n'avait vraiment pas le compas dans l'oeil !

Trempette au Pouldu

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30 avril 2018

Au travail !

Au travail !

Au travail

Sveltana guettait chaque jour après le travail à la mine le passage du bel Alekseï sans jamais pouvoir croiser son regard.

C’est qu’il y avait non seulement les collègues féminines qui elles aussi, tentaient leur chance d'attirer son attention, mais aussi et surtout les compagnons du héros dont on parlait désormais avec admiration et envie…

Car même le camarade Staline, le petit père du peuple, avait reçu Alekseï dans son bureau du Kremlin pour le féliciter… c’est dire ! Il était revenu à la mine avec une étoile rouge accrochée à sa veste, mais on l’avait affecté à un poste plus prestigieux en surface pour permettre au héros national de changer l’esprit des travailleurs en les persuadant qu’il fallait produire plus, bien plus que les quotas imposés, et que si, lui, avait pu se dépasser, chacun d’eux pourrait le faire afin de glorifier le Parti, le bolchevisme et  la mère-patrie.

La Pravda avait longuement décrit l’extraordinaire performance du mineur, le décrivant comme un surhomme entièrement au service de la patrie et du bolchevisme… Le journal avait fait une erreur en l'appelant Alekseï et non Andrei, mais le camarade Staline n'avait pas voulu de rectification, la Pravda ne se trompait jamais, c'était bien connu.

§

 Sveltana n’a jamais pu approcher le dieu de la mine, Alekseï Skathanov…

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