Rendez-vous à la gare

Rendez-vous à la gare

 « Rendez-vous à la gare »… C’est ce que Philippe avait murmuré à Sylvie avant de rejoindre la capitale dans sa belle Aronde décapotable. Ils avaient convenu de se retrouver le samedi suivant à Paris qu’elle ne connaissait pas… pas encore…

Et elle était là, sur le quai désert de la petite gare de St Julien, attendant l’autorail qui la mènerait jusqu’à La Rochelle où elle prendrait l’express de Paris.

Car dans la fièvre de ses vingt ans, elle en rêvait depuis qu’elle avait connu Philippe qui lui avait parlé avec tant de chaleur des beautés de la ville-lumière. Elle se voyait déjà, au bras de son bel amoureux, parcourant les rues de Montmartre ou se remplissant les yeux de Paris du haut de la Tour Eiffel. Les musées ne l’intéressaient pas trop (pas du tout même) mais si Philippe le proposait, elle essaierait de faire semblant d’y prendre de l’intérêt. Et les Galeries Lafayette ? Ah ! ce temple des merveilles lui paraissait être l’équivalent du paradis. Une pensée soudain la traversa : et si elle pouvait y travailler ? Comme employée de bureau ou vendeuse, ou n’importe quelle place qu’on voudrait bien lui proposer… Elle, la provinciale un peu godiche était prête à tout pour rester vivre à Paris, avec Philippe bien sûr... Elle avait un peu menti à ses parents qui s’inquiétaient de voir partir leur fille unique, mineure de surcroît, qui n’était jamais sortie autrement qu’avec eux. Ils avaient avalé son bobard qui les avait rassurés. 

Pour obtenir son billet « congés payés » qui lui donnait 30 % de réduction sur le prix du chemin de fer, elle avait dû présenter un certificat signé du patron de la petite entreprise où elle était sténo-dactylo. Il n’empêche, l’achat de ce billet A/R avait bien entamé son modeste pécule, mais confiante, elle se disait que Philippe la prendrait par les épaules et la présenterait à ses parents. Elle n’avait pris qu’un modeste bagage où elle avait mis en douce, outre l’essentiel (trousse de toilette, maquillage, vernis à ongles) les robes bien repassées qu’elle avait soigneusement pliées. Pour le voyage, elle avait choisi la bleue à volant en vichy à petits carreaux, plus commune que celle que BB avait lancée l’été précédent à St Tropez en rose, mais que sa couturière avait copiée de son mieux et qui était dans sa valise... Sylvie se sentait élégante, séduisante et même un peu aguichante (on ne disait pas encore sexy).

Avec quelle excitation elle était montée dans l’autorail qu’ici on appelait le plus souvent « la micheline », et elle eut la certitude qu’elle ne reviendrait pas de sitôt à St Julien : désormais, son avenir à Paris était tout tracé.

L’express était arrivé bien après l’heure prévue à La Rochelle, et cela ne s’était pas arrangé puisqu’il avait plus d’une heure de retard à l’arrivée en gare de Montparnasse. Sylvie était anxieuse et, à la descente du train, avait été bousculée par les voyageurs impatients, houspillée par les porteurs qui hurlaient « taxi ! » et qui, pour 5 francs, vous soulageaient de vos bagages jusqu’à la station des taxis. Mais Sylvie avait refusé, sachant qu’elle était attendue. Elle eut soudain le vertige en se trouvant dans le hall de la gare qui lui parut immense, et elle écarquilla les yeux pour chercher Philippe au milieu de la foule compacte. Elle commençait à paniquer, mais voyant que les voyageurs s’éloignaient, il y avait de moins en moins de monde et ils finiraient bien par se voir…

Maintenant, le hall était presque vide et Philippe n’était pas là, ou sans doute, n’était plus là, ne sachant pas que le train de La Rochelle avait du retard, il était reparti. Sylvie n’avait aucune idée de la façon dont fonctionnent la SNCF et, naïvement, pensait que chaque train était aléatoire : pour elle, si un train n’arrive pas, c’est qu’il a été supprimé !

« Puisque Philippe est parti, il faut le prévenir que je suis là et que l’attends… »

Elle réalisa soudain qu’elle ne savait rien de lui à part son prénom et un nom de famille si compliqué qu’elle n’était pas sûre de l’avoir gardé en mémoire correctement : il ne lui avait laissé aucune adresse, ni téléphone où appeler, puisqu’il devait attendre Sylvie à la gare

Elle décida de rester sur un banc bien en évidence malgré la foule qui allait et venait pour prendre d’autres trains ou attendre ceux qui arrivaient. Sylvie attendit longtemps et finit par s’endormir.

« Vous ne pouvez pas rester ici, la gare va fermer » lui dit un homme en lui secouant l’épaule. Elle éclata soudain en sanglots, effrayée à l’idée qu’elle était seule et démunie. On lui indiqua toutefois un hôtel minable, un boui-boui pas cher où elle pourrait passer la nuit avant de rentrer le lendemain à St Julien…

Ses rêves s’étaient envolés, mais son billet aller-retour lui permettait de retrouver l’amour un peu étouffant que lui portaient ses parents qu’elle avait voulu fuir. Sylvie en était sûre, ils lui pardonneraient son escapade.

Elle avait enfin compris que Philippe avait d’autres chats à fouetter que de venir accueillir à la gare une petite dinde de la campagne qui avait trop hésité pour lui accorder ses faveurs… et finalement, qui n’avait pas succombé à son charme de gommeux.