De moins en moins d'entre nous peuvent témoigner d'avoir vécu cette journée exceptionnelle que fut le 8 mai 1945... Alors, si le coeur vous en dit, suivez moi et lisez ce qu'une fillette qui 'avait pas encore  13 ans a gardé en mémoire.

En classe, notre institutrice Mademoiselle Charriau continuait de nous faire suivre sur la carte d’Europe l’avance des Armées Alliées, et nous avions bien compris que, pour les Nazis, les carottes étaient cuites. Celles d’entre nous qui avaient leurs pères prisonniers en Allemagne redoutaient les bombardements ou les combats dont ils auraient pu être les victimes, et l’angoisse se mêlait à la certitude que tout cela allait enfin finir.

Le 7 mai 1945, comme chaque jour, je suis allée à l’école, mais l’excitation de tous était visible et communicative. La radio du concierge était devenue le point de rencontre obligé de nos institutrices qui nous ont laissées dans la cour en récréation exceptionnelle. Qu’aurions-nous pu retenir des leçons qu’elles nous auraient dispensées ? Notre idée n’était pas à l’orthographe, encore moins à l’arithmétique, mais nous vivions l’Histoire en direct ! Et ça, nous n’étions pas près de l’oublier !

 Le Reich a capitulé !

 Ce n’est que le lendemain mardi 8 mai au matin que nous avons appris par la radio que les combats avaient cessé à Berlin et que le cessez-le-feu avait été signé… Je ne sais plus ce que mes parents m’ont dit, mais nous devions tellement être soulagés et heureux ! Il faisait très beau ce jour-là, mais eût-il plu que le soleil eût quand même été dans nos cœurs (vous avez remarqué l’imparfait du subjonctif ?). Nous-mêmes ni aucun membre de notre famille n’avions souffert de cette guerre dans notre chair, ni dans nos biens, seulement dans l’esprit, mais que ça avait été lourd ! Que dire alors de ceux qui avaient perdu leurs proches dans les combats de 1939-40, en captivité ou au cours de la Résistance… Et il se passerait plusieurs jours avant que les Français, avec épouvante, n’apprennent le pire : l’horreur absolue des camps de concentration, d’extermination, des fours crématoires… et plusieurs semaines pour qu’ils réalisent que ce n’était plus des bobards, auxquels ils avaient été habitués durant les cinq ans d’Occupation.

 Ce 8 mai nous semblait avoir une atmosphère particulière que nous savourions avec délices. Pas question cependant pour moi de manquer l’école, mais tout avait changé : l’air était léger, les gens s’interpellaient dans les rues, et n’en revenaient pas d’avoir enfin vu la fin du cauchemar.

 Mademoiselle Charriau, à son habitude, nous parla des événements, et elle fut la première que j’entendis annoncer qu’il faudrait des années avant que la situation ne redevienne ce qu’elle était avant 1939. La France était ruinée, disait-elle, et il fallait reconstruire les maisons, les routes, les chemins de fer, les usines… Je pensais qu’elle était bien pessimiste, même si je ne connaissais pas encore ce mot, et restais convaincue que la reconstruction irait bien plus vite qu’elle le disait. Dans leur candeur, les Français avaient commencé à dire : « l’Allemagne paiera ! ». Mais, disait notre institutrice, elle aussi était ruinée, et le peuple allemand, contrairement à ce que nous croyions, n’avait pas dans sa totalité, suivi Hitler comme un seul homme : il y avait eu aussi des résistants allemands qui avaient payé le prix fort. Notre institutrice a su nous faire entrer de plain pied dans la situation, non seulement historique, mais aussi politique, de l’époque.

Adolf Hitler… Ah ! où était-il, celui-là ? Personne ne le savait. Des informations contradictoires avaient bien circulé, mais dans notre tête, il était mort, et bien mort.

 A l'école, on nous accorda quelques jours de vacances, et lorsque je rentrai à la maison, en fin de matinée, Maman était déjà occupée à teindre en rouge un corsage pour moi, une jupe pour elle, afin que nous puissions être vêtues de bleu-blanc rouge pour célébrer l’événement, plus un morceau de vieux drap afin que je couse vite un drapeau à accrocher à la fenêtre. Le tissu bleu qu’elle avait dégotté était plus vert pétrole que bleu de France, mais qui nous le reprocherait ? Un manche à balai dût servir de hampe, et mon père, après avoir argenté le bois avec la peinture qui servait à donner un coup de neuf à nos vélos rouillés, put hisser les couleurs sur l’appui de la fenêtre de l’étage.

 La radio (ou le téléphone arabe ?) avait fait savoir à la population qu’elle était invitée à une manifestation populaire dans le centre de Nantes dans l’après-midi. Bien entendu, mes parents  passèrent d’abord à la Chevasnerie, où Aline tentait au crayon de dessiner Hitler en effigie d’après une photo de son Larousse. Elle me délégua aussitôt ses pouvoirs et je tentai maladroitement de terminer le portrait du monstre, à la fin trop « léché » à mon goût, mais je ne savais pas faire autrement ! J’aurais préféré réaliser une caricature, ou n’importe quoi avec une mèche et une moustache qui aurait fait l’affaire. Tout le monde se déclara cependant satisfait de mon œuvre, d’autant plus qu’il s’agissait… de la brûler au-dessus d’un grand feu de joie que les voisins avaient préparé sous les arbres de la petite placette de la cité. Nous dansions, nous chantions, nous expulsions nos peurs en criant notre allégresse… et « mon » Adolf brûla sous les applaudissements !

La suite à demain ?