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Comme chacun d’entre vous  le sait, il y a des mots qui ne doivent pas être prononçés sur un bateau (tout comme la couleur verte est exclue au théâtre) et particulièrement, celui évoquant l’habituel hôte des terriers et des clapiers, celui qui fait se hérisser des marins aussi endurcis que notre Kersauson national, ce délicat poète au langage fleuri, qui ne parle de lui qu’en ces termes « l’animal aux longues oreilles »…

Ceci vient depuis le temps de la marine en bois, quand les marins partant pour de longues traversées embarquaient des animaux vivants qui leur permettraient de se nourrir autrement que de bœuf et de porc salé… Seulement, il arrivait que les rongeurs boulott(ass)ent leurs cages et aillent (allassent) goûter aux réserves de grains dans les cales, où ils retrouvaient des passagers clandestins, les rats. Que voulez-vous que fît tout ce beau monde avec les quenottes d’ivoire acéré dont le Ciel les avait dotés ? Ils rongeaient ne vous déplaise, tout ce qui leur tombait sous la dent : nourriture, voiles de rechange, cordages, et jusqu’à la coque du navire ! Ils auraient ainsi été la cause de naufrages… mais l’irrépressible vindicte des marins ne s’est pas attachée aux rats, dont le nom peut-être exprimé aussi souvent qu’on le veut…   

Si vous voulez vous faire mettre à l’amende, c’est facile : lorsque vous êtes à bord, il suffit pour lancer la conversation, de raconter un souvenir de jeunesse, évoquer le doudou préféré que vous martyrisiez  en le tenant par le pompon de sa queue (parce que ses oreilles avaient depuis longtemps été arrachées par vos soins), rappeler que le plat préféré de votre grand-père était une gibelotte qu’avait amoureusement et longuement mijotée grand-mère… et vous verrez que le « l-a-p-i-n » pointera vite le bout de son museau sous les exclamations consternées des assistants ! A partir de ce moment, chaque souci de navigation ou telle chose négative qui ne manquera pas d’arriver le sera FORCEMENT par votre faute, à vous qui avez laissé votre langue prononcer le mot fatal !      

DSCN4654DSCN4672Vous avez compris, car je vous sais futés, que c’est moi qui ai laissé échapper le mot interdit ! Nous étions tous sur le « Café de la plage » à contempler les incroyables nuances de bleu que nous offrait la mer. Hélène, délaissant la barre, ouvrit sa boîte à hameçons pour y choisir le plus adapté à la circonstance. Parmi les leurres qu’elle manie à la traîne, se trouvait son préféré, celui qui lui a fait remonter le plus de prises, celui enfin, qui a une longue expérience. C’est alors que j’ai perdu la plus belle occasion de me taire, en rappelant les jours d’autrefois où je cuisinais le gibier du dimanche qu’avait rapporté notre Nemrod favori, et qu’il était d’usage à table, de recueillir les plombs restés dans l'animal, que Jacques mon mari remettait dans ses cartouches sous le prétexte que c’était là « du plomb qui tue ». J’aurais pu parler de perdreaux… de pigeons, de faisans… Non ! J’ai cité sans faiblir le nom honni ! ! !

DSCN4705DSCN4686Alors, bien sûr, ça a été la scoumoune : ligne de pêche coupée (censée résister à une force de 25 kilos) leurre emporté par un poisson de belle taille ; le moteur qui, d’habitude part au quart de tour a fait des caprices à l’entrée de la marina… La seule chose positive est que le « Café de la plage » n’a pas coulé pendant le quart d'heure où je l’ai barré avec difficulté à cause de la houle croisée.

J’ai dû inviter l’équipage et les passagers chez le «Maharadjah », le resto indien du Moule, où le mauvais sort a pu être conjuré.

Je fais ce post depuis le bateau, et il m’a été rappelé que le nom interdit ne doit pas même être écrit !  En revanche, à terre, on s’est lâchés en le prononçant en rafales !