Un dimanche comme les autres

Un dimanche comme les autres

En voyant « Le pêcheur à la ligne » de Renoir, m’est venue une question. 
Mais que peuvent-ils bien penser, l’un et l’autre.
Ou l’un ou l’autre.
L’une ?
L’autre ?
Tentez donc de pénétrer leurs pensées d’ici lundi.
Je vais m’y efforcer aussi.
À lundi…

 

Jeanne s’est plongée dans la lecture du journal de la veille, qu’elle a mis de côté pour meubler les longues heures de silence que lui impose Rodolphe son jeune mari qui exige qu’aucun bruit ne vienne troubler sa pêche à la ligne…

Pour tout dire, Jeanne a bien compris que ce n’est qu’un prétexte et que Rodolphe se fiche comme d’une guigne de prendre ou non les ablettes que la cuisinière devra cuire pour le dîner… Il arrive aussi qu’il préfère apporter à la guinguette où ils iront déjeuner les quelques poissons qui se sont laissé prendre et qu’il offre généreusement à la patronne.

Rodolphe s’ennuie avec elle, c’est évident…

Mais pourquoi aussi avait-elle accepté cette union qui lui avait quasiment été imposé par sa famille ? Jeanne, fille unique au physique ingrat, arrivait à ses 25 ans sans avoir jamais été demandée en mariage et elle s’était résignée à rester ‘’vieille fille’’.

Elle avait été surprise et flattée lorsqu’on lui avait présenté Rodolphe, un jeune collaborateur de son père au physique avantageux qui avait semblé s’intéresser à elle. Ses visites étaient devenues fréquentes et son père avait de longues conversations avec le prétendant dans son bureau d’où il dirigeait une société florissante.

Un mariage mondain dont le Figaro avait longuement relaté les détails et donné la liste des prestigieux invités. Jeanne avait vécu cette journée sur un petit nuage, car elle s’était follement éprise de Rodolphe.

Bien entendu, Rodolphe était devenu le bras droit de son beau-père dont il ne tarderait pas à devenir le successeur. Il partait très tôt le matin dans la calèche que conduisait le cocher et ne revenait que tard dans la soirée, fatigué d’une journée épuisante disait-il.

Jeanne s’était résignée et attendait avec anxiété les signes qui lui donneraient l’espoir d’une naissance qui comblerait le vide de sa vie et lui permettrait de donner ce trop-plein d’amour dont son cœur débordait.

 §

 Rodolphe est satisfait…

Il a réussi le challenge qu’il s’était imposé : se rendre indispensable auprès du grand patron. Il avait su se montrer efficace, sérieux et avait fini par gagner la confiance du père de l’héritière…

Bien sûr, il avait fallu mettre un terme à la liaison qu’il avait depuis longtemps avec la pulpeuse Nana qui n’attendait rien de lui et qui le faisait tant rire. Jeanne était la femme qui lui fallait épouser pour devenir ce à quoi il rêvait depuis qu’il était entré dans la société : en prendre les rênes, et le corolaire était d’avoir à épouser une jeune fille touchante de naïveté, mais dont il savait qu’il ne pourrait jamais aimer. Elle ne serait que la clé ouvrant la porte qui lui permettrait de devenir enfin quelqu’un.

 §

 Allons ma douce ? Il est temps d’aller déjeuner. Avez-vous faim ? Que dit le journal ? Vous le savez, je n’ai plus le temps de lire autre chose que les gros titres. Je n’ai rien pris ce matin et j’ai mal au dos.

Le cocher va nous ramener et me laissera à la maison puis vous conduira chez vos parents pendant que je me reposerai afin d’être rétabli demain.