john mckenzie_photo2 

Je semble endormie au fond de ce qu’on pourrait croire une impasse écrasée par la masse des immeubles qui m’entourent…

Mais ce n’est qu’une illusion, je ne dors pas… je suis morte depuis le jour fatal où mon dernier propriétaire a cloué sur ma belle façade ces planches immondes qui me déshonorent.

Car moi Monsieur, j’ai eu une belle vie dans un passé pas si lointain, une vie pleine de conversations, de papotages, de discussions ponctuées par le rire des enfants qui accompagnaient leur maman rien que pour le plaisir de voir de près le rayon des confiseries pleines de délices qui les faisaient saliver : les bonbons multicolores bien sûr, les chamallows ou les « têtes de nègre » en réglisse, les souris en chocolat et les mistrals gagnants dont Renaud a si bien parlé !

Les mamans, elles, en attendant leur tour, aimaient patienter en échangeant les nouvelles entendues à la radio ou colportées par les potins de la voisine. Elles choisissaient avec soin les légumes du pot-au-feu, se faisaient peser du café fraîchement torréfié de la veille par le patron qui avait embaumé tout le quartier ainsi que chaque vendredi. Le beurre en motte de cinq kilos était divisé par « le fil à couper le beurre » dont la patronne saisissait les deux poignées et tirait sans effort afin d’obtenir la quantité désirée par la cliente ; on pesait le tout sur la balance Roberval à cadran qui présentait sur l’avant le poids de la marchandise, mais dont l’autre face était parsemée de chiffres qui permettaient d’en calculer le prix sans effort. L’huile se vendait par décilitre à la mesure d’étain, et le lait était tiré d’un bidon de 20 litres.  

Mon rideau qui se levait aux aurores le matin ne descendant que lorsque la soirée était déjà bien entamée : car il y avait toujours des oublis à réparer, et la sonnette de ma porte tintait pour les étourdis jusqu’à pas d’heure, même le dimanche...

Ma façade était juste un peu en retrait de la rue principale et les enfants prenaient l’espace devant moi comme terrain de jeu… Que de parties de billes ou de ballon se sont déroulées juste sous mes carreaux !

Et puis un jour sont venus des messieurs endimanchés et compassés avec des serviettes de cuir noir et qui ont doctement déclaré le quartier insalubre : les habitants devraient le quitter pour être relogés dans des « achélèmes » qui leur rendrait la santé et où ils pourraient « respirer un bon air »

Cela se fit petit à petit, les familles nombreuses furent les premières à partir et la rue ne fit plus entendre de rires d’enfants.  L’un après l’autre, les clients désertèrent le quartier et allèrent s’approvisionner au supermarché qui avait poussé près des immeubles sans âme. Personne ne voulut de moi, mes patrons en furent désespérés et j’ai bien cru qu’ils se laisseraient mourir quand l’épicier a cloué ces planches hideuses, en m’expliquant qu’il voulait me protéger des vandales.

Je lui pardonne.

Il ne savait pas que j’étais déjà morte de chagrin avant qu’il ne plante le premier clou.