Le mur

 

Le mur

Il me semble que Lakevio a déjà donné cette toile comme sujet de devoir.
Mais j’aime ce mur.
Je le connais ce mur...
Je connais même le trottoir et le caniveau qui le bordent.
Et vous ?
Si ce mur vous inspire, dites-le lundi...

 

Je n’ai pas voulu relire le texte qu’en son temps j’avais écrit pour Lakévio, et vais devoir faire travailler mes neurones en ce premier jour de printemps frisquet.

§

Dans notre quartier, il y avait une vaste propriété close de hauts murs dont dépassaient de grands arbres qui dispensaient leur ombre dans le voisinage. On pouvait de la rue entrapercevoir l’étage de la grande maison coiffée d’un toit biscornu. C’était la demeure des Vincent, un vieux couple que je n’ai jamais vu. JAMAIS… Ils avaient une jeune bonne qui s’occupait d’eux, faisait les courses, mais qui ne s’attardait jamais en chemin, tout juste polie en saluant brièvement ceux qu’elle croisait, bref, ne parlant que le moins possible.

 Je leur avais donc inventé une histoire, leur histoire…

 En ces temps d’Occupation, j’imaginais qu’ils étaient au cœur d’un réseau de Résistance et des parachutistes anglais transitaient forcément chez les Vincent avant d’être rapatriés en Angleterre pour reprendre le combat.

 Comme il m’arrivait de voir parfois passer des camionnettes de l’armée allemande surmontée d’un goniomètre, je m’étais persuadée que les Vincent étaient bien trop malins pour faire fonctionner leur poste émetteur en plein jour… Ainsi, ils roulaient les Boches, les Fridolins, les Vert-de-gris, les Doryphores…

 Durant les alertes de nuit, souvent suivies de bombardements, je n’ai jamais eu peur, mon inconscience et la foi en ma bonne étoile m’avaient persuadée que la mort n’était pas pour moi. En fait, j’ai eu raison, puisque je suis encore là 80 ans plus tard !

 Je m’étais mise en tête que les Alliés ne pouvaient lâcher leurs bombes sur la maison d’un véritable nid d’espions à leur service… Rappelons quand même que les Ricains lâchaient au petit bonheur leur cargaison depuis 5.000 à 10.000 mètres !

 Puis nous avons changé de quartier en novembre 1944, Nantes était libérée depuis le mois d’août précédent, j’ai oublié les Vincent et leur jeune bonne.

§

 Devenue adulte, je suis retournée un beau jour dans mon ancien quartier : la maison derrière ses hauts murs n’avait pas changé. J’ai revu leurs voisins et leur ai parlé des Vincent, décédés depuis des années…

 J’ai alors appris une chose stupéfiante : leur fils unique avait été à Londres un proche compagnon du général De Gaulle et il avait péri au cours d’une mission où son sous-marin avait été coulé.

 Les parents s’étaient alors laissé mourir…