La rue Demi-Lune

La rue Demi-Lune

Le vieil homme a entamé péniblement la montée de mes marches, celles-là même que dans sa jeunesse il grimpait en courant avec ses copains les jours de bordée. Déçu, il dit ne m’avoir pas reconnue, et que je n’étais pas si étroite…

Bien sûr, les bombardements alliés de la Seconde Guerre mondiale ont considérablement modifié mon décor, et les temps ne sont plus les mêmes.

Les immeubles détruits ont été rebâtis, mais voyez comme il n’y a plus de vie sur mes pavés ! Le seul réverbère  qui a survécu n’éclaire plus rien, il n’est là que pour ‘’faire ancien’’. Si vous vous retournez, vous pourrez voir encore les marches qui cascadent vers le quai et qui ont gardé leur aspect ‘’antebellum’’.

On m’a rebaptisée du nom d’un fameux corsaire nantais que je n’aime pas nommer, car j’ai encore la nostalgie de celui qui m’avait été attribué au temps où les navires nantais partaient pour des voyages triangulaires qui les faisaient revenir les cales pleines de sucre, de rhum, d’épices qui enrichissaient nos armateurs et garnissaient la bourse des matelots.

En ce temps là, j’étais la rue Demi-Lune…

Ne me demandez pas pourquoi, je ne l’ai jamais su… mais vous pouvez me croire, il y en avait du monde à me fréquenter !  

Plus tard, il pouvait arriver que même l’allumeur de réverbère y passe un moment en oubliant de présenter sa flamme et ma rue n’était alors éclairée que par les lanternes rouges accrochées au-dessus de la porte des ‘’maisons de plaisir’’, que la police tolérait mais que la morale réprouvait….

Une certaine Marthe Richard, se disant espionne au service de la France et devenue conseillère municipale imposa la fermeture de ces lieux qu’elle avait si bien connus. Puis est arrivé le jour fatal de 1946 où la loi dut être appliquée. Après quelques jours de flottement, les patrons durent clore leurs maisons qui l’étaient déjà (je n’ai pas pu résister…), mais très vite, mais ouvrirent en ville des hôtels qu’on ne tarderait pas à appeler ‘’de passe’’.

Je fus désertée d’un coup, même si la pénurie de logements fit que des familles ne tardèrent pas à s’installer dans les locaux vides aux décors sibyllins. Des rires d’enfants avaient beau retentir, je ne me remettais pas de la disparition des chants de marins en bordée qui faisaient jusque là mon quotidien…

Car ils ne passaient même plus par mes escaliers pour se rendre à ces fameux hôtels où les hôtesses les soulageaient clandestinement de leur solde.

On me débaptisa, puis on fit abattre les témoins d’un temps révolu et des immeubles furent rebâtis dans l’urgence avec les moyens du bord, habités par des Nantais lambda.

Passant, ne t’étonne pas que la rue Demi-Lune soit désormais plongée dans un profond sommeil…