En retard sans doute, mais vous en aurez deux pour le prix d'un !

Le carrefour du Zabrenn

Le carrefour du Zabrenn

Nous sommes en 1943, j’ai onze ans et reviens de la ferme de mes grands parents où je dois aller chaque jeudi chercher le lait pour ma tante chez qui je suis réfugiée depuis les récents et massifs bombardements de Nantes. Les autres jours, d’autres que moi en ont la charge.

La maison sur la gauche est un bistro de campagne que fréquentent les paysans du coin qui viennent aussi y acheter le gros tabac gris de leur ‘’décade’’, qu’ils rouleront dans du papier OCB entre leurs grosses mains calleuses et maladroites.

Le bouquet d’arbres au loin borde l’allée qui conduit à la maison qui m’abrite depuis quelques mois. En fait, je passe depuis toujours les vacances d’été chez mes oncle et tante où mes cousins sont mes compagnons de jeux.

Depuis près de trois semaines, nous sommes sans nouvelles de mes parents. Radio-Paris et Ouest-Eclair nous ont appris que Nantes a été écrasée sous les bombes des Alliés, et Grand-mère m’a, cette fois encore, demandé si on savait ‘’quelque chose’’. Comme si ce ne serait pas la première parole que je lui dirais dans le cas où…

Pourquoi ne suis-je pas inquiète ? Etais-je déjà l’indéfectible optimiste que je n’ai pas cessé d’être ? J’avais décidé que mes parents ne pouvaient pas avoir été blessés, ni à plus forte raison tués… Je n’osais pas l’exprimer, et les adultes devaient penser que j’étais insensible.

Cette route file vers le sud-est, et c’est dans ce sens que le 18 juin 1940, nous avons vu passer au bout de l’allée les premiers blindés allemands qui, contre toute attente, arrivaient de Brest où ils avaient foncé tout schuss avant de retourner se déployer en éventail dans le reste de la Bretagne.

Aujourd’hui, je ne reconnais plus le carrefour du Zabrenn : c’est un vaste rond-point au centre duquel trône un vieux chalutier et entouré d’immeubles cossus.

 

Petites annonces

Petites annonces

Henri s’embête ; Henri s’ennuie. Il ne sait que faire de son temps depuis qu’il a été contraint de prendre sa retraite.

Gilberte, la secrétaire du patron, qui avait consulté ses états de service lui avait suggéré que, remplissant tous les critères, il pouvait anticiper son départ.

Mais Henri avait tenu bon et s’était accroché. Il aimait prendre la route le lundi matin et faire la tournée de ses clients sur une grande partie du Grand Ouest.

Son travail de VRP, il le considérait comme une bénédiction, surtout depuis qu’il s’était retrouvé seul après le départ de sa femme Gisèle. Les enfants avaient fait leur vie loin de Paris et il devait bien admettre qu’ils ne lui manquaient pas vraiment.

Il aimait présenter la maroquinerie de luxe de la maison de prestige pour laquelle il travaillait depuis si longtemps. Il avait commencé dans les années 50 comme jeune vendeur dans la boutique du Bd St Honoré où il avait fait si bonne impression qu’on avait fini par lui confier une 203 Peugeot afin qu’il aille présenter en province les nouveautés de la maison qui avait élargi ses activités, tels les bijoux, montres et foulards.

Il avait épousé Gisèle, deux enfants avaient comblé leur vie. Et puis un jour, Gisèle était partie et Henri en fut inconsolable.

La solitude était moins lourde lorsqu’il était sur les routes, et il avait plaisir à retrouver au hasard des étapes, d’autres ‘itinérants’’ le soir à l’hôtel. Il avait ainsi noué quelques amitiés qui n’allaient pas plus loin que ces dîners qu’ils partageaient.

Le verdict était tombé le jour où il dut passer un examen de routine chez l’ophtalmologue. Il ne pourrait plus conduire !

Depuis plusieurs mois, il avait bien pris conscience que sa vue n’était plus assez bonne pour conduire le soir. Il avait bien fallu qu’il admette aussi que ce n’était pas plus brillant le jour : ce n’était plus raisonnable de prendre le volant… mais il n’avait pas envie d’entendre la voix de la raison.

On ne lui avait pas donné le choix : il pouvait prendre sa retraite dans les meilleures conditions, et on l’avait gentiment poussé vers la porte.

Depuis, Henri vivait à contre-courant, dormant le jour, errant la nuit dans les rues de ce Montmartre qu’il avait tant aimé, oubliant de se nourrir et mâchant son ennui et son désoeuvrement.

Ce soir, il s’est assis sous un lampadaire et s’est saisi d’un journal oublié sur le banc le feuillette et lit péniblement mais avec avidité les petites annonces comme s’il cherchait un travail, sachant bien que le travail ne voulait plus de lui.

Au fil des pages, ses yeux tombent sur les avis d’obsèques et soudain son cœur manque de lâcher…

Il lit les noms de celui qui fut son meilleur ami et de ses deux fils qui font part du décès de Madame Gisèle XXXXXX après une longue et douloureuse maladie.

§

Gisèle, dont il ne s’était jamais guéri de son abandon…