Une nuit

Une nuit

 

"Les lampes s'éteignaient derrière les rideaux

Il ne faut pas aller trop vite

Crainte de tout casser en faisant trop de bruit."

La nuit était bien avancée et ses amis s’étaient dispersés un à un : Jeanne se retrouva solitaire au bar du Jimmy’s maintenant déserté, juchée sur un tabouret duquel il allait bien falloir descendre et rentrer en taxi…

L’homme qui, un verre à la main s’était insensiblement glissé à côté d’elle semblait se parler à lui-même. Il murmurait doucement des mots qu’elle ne pouvait entendre, mais son visage empreint d’anxiété la toucha soudain. Intriguée, Jeanne le regarda mieux : coiffé d’un feutre sombre, vêtu d’un costume bien coupé, il avait de la classe, même si sa cravate dénouée sur la chemise ouverte lui donnait un petit air négligé. Visiblement, son esprit était ailleurs, et Jeanne eut soudain envie d’en savoir plus.

-         Seriez-vous malheureux ? Vous avez l’air de parler à quelqu’un qui ne vous entend pas…

L’homme leva les yeux et sembla la découvrir…

-         Nooooon ! Mais depuis ce matin je cherche à me souvenir d’un poème appris dans ma jeunesse et je ne parviens pas à retrouver le dernier vers… Bloqué… je suis totalement bloqué…

-         Il y a peu de chances que je puisse vous aider, mais voyons toujours

Les lampes s’éteignaient derrière les rideaux

Il ne faut pas aller trop vite

Crainte de tout casser en faisant trop de bruit

Jeanne, bien sûr, était restée coite ! hormis quelques bribes des fables de La Fontaine, depuis sa sortie de l’école primaire, elle s’était allègrement débarrassée l’esprit de tout autre forme de poésie, trop occupée qu’elle était à garder en mémoire les paroles des chansons des vedettes à la mode en ces années d’après-guerre, Georges Guétary, Edith Piaf, Yves Montand, Luis Mariano !

Jeanne aurait bien voulu inventer les mots qui manquaient à son interlocuteur, et elle aurait aimé encore plus que leur rencontre soit le commencement d’autre chose, car décidément, l’homme lui plaisait… lui plaisait même beaucoup.

Le visage de l’homme s’était soudain éclairé d’un grand sourire. Brandissant son verre qu’il avait à peine entamé, il se redressa devant Jeanne et déclama d’une voix triomphante :

-    Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire...

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