Silhouette

Silhouette

Fanny Nushka-Moreaux - Une journée ensoleillée - 2014

On ne distingue pas pas encore les traits mais on y projette toujours quelque chose. Je vais lire vos délires,lundi !

 

Yves n’était pas encore arrivé ; il m’avait demandé de le retrouver au bar de la Cigale sur la place Graslin, où nous avions nos habitudes. Ce soir là, il tombait des cordes, à croire que les écluses célestes s’étaient ouvertes pour se vider avant un été que l’on annonçait torride.

 Habituellement ponctuel, Yves se faisait attendre, probablement parce que la chaussée en bordure de l’Erdre avait été inondée et que la circulation devait en être ralentie, et peut-être même interdite par mesure de sécurité.

 Une table derrière la vitre constellée de gouttes d’eau était libre et je m’y installai afin de guetter l’arrivée de l’homme de ma vie. Tout en sirotant mon irish coffee mes yeux se portèrent sur la colonnade du théâtre, à peine visible dans la sombre clarté venue du ciel sous son déluge. J’en fus surprise, car la façade claire paraissait devenue gris sale.

Yves arriva enfin, son imperméable dégoulinant et les cheveux trempés malgré la courte distance qu’il avait eue à parcourir depuis le parking couvert où il avait laissé sa voiture.

 Son visage avait une expression que je ne lui connaissais pas, et je lui en fis la remarque. Il éluda mes questions et commanda lui aussi le même irish coffee. Il me confirma que ce qu’il m’avait dit plusieurs semaines auparavant, et qu’il espérait autant qu’il redoutait à la fois avait été entériné par sa direction. Il avait été muté à New York et me proposait de m’y installer avec lui…

 §

 Mais que faisait cette fille sous ce déluge derrière la vitre, qui ne quittait pas Yves des yeux en brandissant le cadran d’un téléphone portable où n’apparaissait aucune photo ? La présence de cette silhouette floue vue à travers le rideau de pluie qui la déformait m’intriguait.

Yves avait pâli et s’était figé : visiblement, il n’attendait plus ma réponse ; il me faisait penser à un souriceau fasciné  par le serpent qui va l’avaler. Cette fille en short tenait dans l’autre main un dossier rouge sur lequel le regard d’’Yves restait fixé. 

Elle le défiait la tête haute,  fit un geste puis s’éloigna soudain.

Yves s’était levé, me laissant là sans un mot, et se précipita au dehors pour la rattraper. Je le vis un court instant lorsqu’il passa devant la vitre derrière laquelle je me tenais, paralysée et incapable de penser.

 §

Yves est parti sans moi à New York pour une nouvelle existence : il ne m’a plus jamais donné signe de vie…