Séquence à trois

Séquence à trois

Jan Toorop - Trois dames de profil avec rue. 

C'est le devoir à trois points de vue...

A lundi !

§

- Mais où courent donc tous ces gens endimanchés ? Serait-ce enfin la Révolution préparée depuis si longtemps par nos amis de la Cagoule et notre si cher ami Eugène ?

Anastasie est la mère désabusée et aigrie de Pélagie qui a hérité de ses traits mais pas encore totalement de sa méchanceté, et de l’adorable Irma,  qui a si peur des deux autres qu’elle n’ose même plus penser, et à plus forte raison exprimer ses sentiments à haute voix tant elle craint de subir les foudres maternelles…

- Mais non Maman ! Aurais-tu oublié qu’aujourd’hui s’ouvre au Palais de Chaillot cette Exposition Universelle où vont se précipiter tous les moins-que-rien de la capitale mais sans doute aussi de province, et peut-être de l’étranger… Il pourrait même y avoir des billets de train à tarif réduit, comme pour les congés payés de l’été dernier.

- Que me dis-tu là, Pélagie ? J’avais en effet oublié d’avoir entendu dire qu’il se construisait un pavillon de l’URSS à Chaillot ! Comment peut-on laisser entrer les Soviets et leur Œil de Moscou dans notre chère patrie ? Il n’est pas question que nous allions nous mélanger à cette populace vulgaire, même pour visiter le pavillon de nos amis allemands qui exposent l’ordre nouveau prôné par leur Führer, ou celui de l’Espagne, où le général Franco a tant de mal à remettre de l’ordre, combattu qu’il est par la lie internationale….     

Irma la Douce regarde fixement la foule serrée qui se presse pour aller voir l’Expo. Elle donnerait son âme pour être parmi ces gens joyeux et accompagner l’enfant en patinette qui précède ses parents et son grand frère à vélo… Mais voilà : elle est clouée ici par ces deus harpies qui délirent dans leur certitude d’être l’élite d’un pays qu’elles disent décadent et qui attendent… qui attendent quoi ?  Timidement, elle ose tout de même murmurer :

- Maman… Pélagie… il y a un mois tout juste que Guernica a été ravagée par les avions de M. Hitler, tuant des civils, femmes et enfants innocents. Je le sais, j’ai lu les journaux…

- Lirais-tu l’Humanité ma fille ? Ce torchon infâme ? Où ? Chez qui ? Je veux savoir. Ta place devrait être dans une maison de redressement !

Mais la douce Irma a détourné son regard : elle ne regarde plus sa mère, ni sa sœur, son regard a bondi dehors et elle se voit courir rejoindre cette foule joyeuse qui fait si peur aux fascistes… Heureuse… elle est enfin heureuse ! 

 

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