Mardi 18 Volgograd

Sur les bords du monumental escalier qui mènent au niveau des cars, une femme vend des châles et des étoles au crochet en laine de chèvre très légère et nous nous laissons tenter, moi pour deux châles blancs et Hélène pour une étole en camaïeu de gris.

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La guide qui nous a été attribuée parle un français châtié que peu de Français savent encore manier, et elle utilise des expressions qui montrent qu’elle a sûrement séjourné en France.

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Volgograd (l’ancienne Stalingrad primitivement appelée Tsaritsyne) est une ville entièrement neuve, dont il ne reste que les ruines d’un « moulin » en briques (que j’assimilerais plutôt à une minoterie) ce bâtiment est un symbole, car il est le seul témoin encore debout de la terrible bataille de Stalingrad, qui dura 200 jours et 200 nuits, de juin 1942 à février 1943. Je n’y étais pas, bien sûr, mais j’ai gardé un souvenir très vif  de cette tragédie. Chez mes parents, nous lisions Ouest-Eclair qui, comme tous les journaux de l’époque, était censuré et ne pouvait écrire que ce que les nazis acceptaient de laisser imprimer. Il y avait bien Radio-Paris, mais comme le chantait Pierre Dac « Radio-Paris ment (bis) Radio-Paris est allemand ». Il restait la BBC qu’il était interdit d’écouter, quasiment inaudible certains soirs par un brouillage intense, mais qui pouvait parfois être atténué selon les conditions météorologiques. Nous savions donc que les deux armées, l’allemande commandée par le général von Paulus, et la soviétique sous les ordres du général Joukov, vivaient un enfer, et que les moteurs des chars tournaient toujours pour ne pas subir les rigueurs de l’hiver qui avait déjà contraint Napoléon à la retraite…

Notre journal parlait de l’héroïsme des vaillantes armées allemandes, dont le but non avoué était de traverser la Volga pour atteindre le pétrole des puits de Bakou, autant dire le nerf de la guerre. A un moment de la bataille, les Allemands se sont trouvés à moins de 50 mètres du fleuve, et les Soviétiques coincés le dos à la Volga. Leur résistance et leur détermination fut telles que les Allemands durent se rendre, von Paulus signa la capitulation, ce qui fit Hitler entrer dans une rage folle. Si nous suivions les événements d’aussi près, c’est qu’il était évident pour nous Français que l’Allemagne courait à sa perte. Et ce fut le commencement de la fin du nazisme. 

La reconstruction  de la ville a été entreprise dès les Allemands défaits. On devine quels immeubles datent de cette première époque, mais l’architecture moderne et même d’avant-garde y a trouvé sa place. Le car a marqué un ralentissement devant un endroit qui était à l’époque un grand magasin dans les caves duquel von Paulus a signé la capitulation. Stalingrad était un champ de ruines, dont, hormis  le "moulin", il ne restait pas un mur debout.

La colline Mamaiev, l’éminence qui domine la  ville fut prise et reprise  23 fois, et les combats en ce lieu durèrent 130 jours. Il a été érigé là une statue gigantesque en béton  haute de 53 mètres + 29 mètres pour le bras et l’épée = 82 mètres  : la Mère Patrie qui brandit une épée et dont le visage rappelle la « Marseillaise » de Rude sur l’Arc de Triomphe. Les marches qui y mènent me font renoncer à l’ascension de la colline, sachant qu’au musée, j’aurai 93 degrés à  gravir sans ascenseur.

Statue Mère PatrieJe n’aurais voulu pour rien au monde manquer le musée consacré à cette longue bataille où périrent tant de soldats, et de civils. Sa silhouette à l’architecture futuriste s’élève à proximité immédiate du « moulin ». Un train de l’époque de la guerre a imagesété restauré et voisine dehors avec les canons exposés sur le parvis. Un sas est censé sonner au passage des visiteurs porteurs de métaux, mais même s’il sonne, le préposé n’en tient pas compte... Il va me falloir entamer l’ascension jusqu’au panorama qui reconstitue une journée de la bataille où il s’est passé des événements marquants. Autour de la plateforme cent vingt mètres d’un paysage peint s’étendent à 360°. L’illusion est parfaite et la lumière douce qui baigne l’endroit donne une atmosphère crépusculaire alors que ce sont les fumées des combats qui assombrissent le ciel. Au premier plan sont disposés des objets qui entrent dans le décor sans qu’on sache où finit la toile peinte et où commence la réalité.

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La guide décrit l’histoire de chaque scène, qui est tirée de faits réels, et elle semble connaître son sujet sur le bout des doigts. Je suis très émue de me trouver ici… Je n’aurais pas cru celui ou celle qui m’aurait annoncé que je serais un jour à Stalingrad, même si aujourd’hui la ville est devenue Volgograd… Je suis probablement la seule de l’assistance à être assez vieille pour avoir vécu l’époque de cette tragédie.   

Dans les salles plus bas, des vitrines abritent des objets personnels des soldats. Ces pitoyables reliques sont les témoins de la folie des hommes : rasoirs coupe-choux rouillés, couteaux de poche, boucles de ceinture, portefeuilles racornis, photos de famille, lettres, décorations, pistolets, et dans une autre vitrine, des dizaines de Croix de Fer, la plus prestigieuse de celles que décernait Hitler à ses plus valeureux guerriers. Ces objets dérisoires ont une histoire terrible puisqu’ils ont vécu le même enfer que ceux auxquels ils appartenaient. Quel gâchis que l’anéantissement de toute une génération de la jeunesse. Il y aurait eu 250.000 soldats allemands qui y auraient laissé leur vie et 480.000 à 800.000 combattants soviétiques (les chiffres varient selon les sources). Plus surprenant : un journal en français La Légia (je n’en ai jamais entendu parler) annonce à sa une :

Stalingrad est tombé

Je ne parviens pas à lire la date avec certitude…

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Une caricature d’Hitler le montre désespéré d’avoir perdu sa « chérie » ! La table où le général Paulus a signé la capitulation est dans l’une des dernières salles. Un buste de Staline et un groupe de bronze montre les Trois Grands à Yalta ; Churchill, Roosevelt et Staline : les Français avaient été "évités". Des drapeaux pris à l’ennemi sont des trophées glorieux…

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Rentrée à bord, je n’ai pas voulu ressortir avec Hélène et les « filles » Jacqueline et Jocelyne qui ont décidé de faire leur marché. J’en ai profité pour aller à la piscine où l’eau est un peu fraîche ; pas question de trop s’attarder, d’autant plus qu’un film sur Yvan le Terrible est au programme.

Les filles sont rentrées satisfaites et Hélène a prévu du caviar pour Noël, un Monopoly que je souhaitais acheter et des magnets… Bernard portera-t-il le T-shirt à l’effigie de Poutine ?

Hélène a prévenu Elvira notre femme de chambre : le sac isolant avec de la glace  posé dans notre douche est précieux. Elvira  semble avoir compris… Nous n’avions pas pu rapporter de caviar en 1984, ayant su trop tard qu’il fallait le commander la veille du départ pour que les employés puissent le voler se servir largement dans les réserves de l’hôtel et les revendre pour leur propre compte au petit déjeuner !

Hélène qui a réussi son Rubix cube en est très fière ! Elle aura d’autres occasions de finir en beauté ce casse-tête auquel je ne me suis jamais attaquée.

Pour compléter le groupe des Français qui manquent de danseurs et chanteurs volontaires, elle s’est jointe à eux.qui préparent leur participation au spectacle de demain soir.