L'ouvreuse

L'ouvreuse

Madame Gaudin était notre voisine et ses deux enfants mes amis. Suzanne était mon aînée d’un an et Raymond un peu plus jeune. Le papa était prisonnier en Allemagne et son épouse mettait un point d’honneur à lui envoyer un colis dès qu’elle avait réussi à réunir ce qu’il fallait pour améliorer la vie du soldat dans un stalag de Silésie où les terribles hivers le faisaient souffrir abominablement.

Pendant la semaine, Madame Gaudin travaillait à la raffinerie de sucre de Chantenay. Mais les samedis soirs, les dimanches dans l’après-midi et le soir, elle gagnait un peu d’argent en faisant l’ouvreuse au Cinéma Moderne (on disait le Moderne), le ciné du quartier.

Madame Gaudin ne s’occupait pas du contrôle des billets à l’entrée de la salle : son rôle commençait lorsque, ayant lu le chiffre de la rangée et la lettre correspondant au fauteuil, elle accompagnait le spectateur jusqu’au rang indiqué, lui rendait le billet et recevait une pièce en retour. Les retardataires arrivaient parfois pendant le documentaire et les « actualités » qui précédaient l’entracte et il lui fallait alors utiliser sa lampe de poche pour que les lambins puissent s’asseoir en dérangeant ceux déjà assis.

A cette époque de ma jeunesse sous l’Occupation, les sièges étaient en bois et se repliaient contre le dossier, et s’y installer sans faire de bruit était quasi impossible, ce qui perturbait le spectacle.

Il y avait trois prix selon l’emplacement de la rangée dans la salle. Un tiers en haut était à 13 francs (les petits francs d’avant 1960) le tiers du milieu à 10 francs… et le reste à 7 francs. Longtemps, j’avais cru que les meilleures places étaient celles qui étaient juste sous l’écran, même s’il fallait lever la tête pour voir le film !

Au bout de chaque rangée, il y avait les strapontins, sortes de machins pliants sur lesquels on pouvait s’asseoir les jours d’affluence.

Tout le quartier connaissait bien Madame Gaudin et compatissait à ses difficultés pour vivre et soutenir son prisonnier. Les pourboires étaient relativement généreux. J’avais moi aussi la joie de lui glisser mon obole avec un sourire de complicité car mes parents m’avaient donné la piécette en cours de route.

Durant l’entracte, Madame Gaudin vendait pour son propre compte des friandises en ersatz sucré qu’elle présentait dans une corbeille d’osier pendue à son cou. L’argent ainsi gagné était autant de soulagement qu’elle apportait aux souffrances de l’homme qu’elle aimait.

Mon histoire finit mal : Monsieur Gaudin n’est pas rentré au foyer, il avait trouvé un cœur à prendre dans la ferme où il travaillait le jour et ne manquait de rien. Redistribuait-il ou revendait-il les tricots que lui avait faits son épouse aimante et si attentive à ses malheurs supposés ? Je sais seulement que sa fille, mon amie Suzanne, n’a jamais pu refermer la blessure de son abandon

 Le Moderne s’appelle aujourd’hui le Concorde, il est devenu un cinéma d’art et d’essai très fréquenté et les sièges de bois ont été remplacés par de confortables fauteuils revêtus de velours rouge…