Restez groupés

 Restez groupés

 

Nous sommes en Bretagne pendant l’été 1938, il y a juste 80 ans, et ce récit n’est pas une fiction.

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 Ainsi qu’il le faisait deux fois chaque jour avec son autocar, le père Mathieu avait chargé à la gare de Quimperlé les voyageurs qui allaient au Faouët, à 20 km de là. Il connaissait chaque nid de poule de la route mal goudronnée, mais il avait la main douce pour conduire son véhicule parfois rétif, et ses clients lui étaient reconnaissants de ne pas les brouetter.

Me Bargain le notaire (qui avait une 11 Citron) aimait taquiner Mathieu en lui faisant remarquer qu’il serait grand temps de changer sa patache contre un pulmann… Bon garçon, Mathieu même s’il riait jaune, ne s’en offusquait pas trop et il avait même commencé à y penser. Mais où aurait-il trouvé l’argent ?

Ce jour là, en sortant de Quimperlé, une série de virages en côte avaient fatigué le moteur qui chauffait, mais vaille que vaille, il avait pu arriver au carrefour de Ste Gertrude à deux pas de Querrien.  

Le vieux car poussif avait toussé, éructé, soupiré… puis, à bout de souffle, s’était tu malgré les invectives dont l’abreuvait son conducteur.

Une épaisse fumée s’était soudain échappée de dessous du capot puis les flammes avaient jailli, affolant les passagers. Le père Mathieu n’avait eu qu’une priorité : faire sortir son monde, tout son monde pour qu’il n’y ait aucune victime. Les autocars de ce temps-là n’avaient qu’une porte à l’avant, et il fallait passer devant le brasier pour s’échapper. Mathieu se tint debout sur le marchepied pour tenter de faire écran entre les flammes et ses passagers…

Il avait ainsi pu évacuer la dizaine de personnes et deux adolescentes épouvantées. Le père Mathieu les connaissait bien puisqu’elles venaient souvent de Quimperlé pour voir leur jeune cousine Blanche au Faouët.

Avec de pauvres moyens, il avait ensuite tenté d’éteindre le feu au prix de profondes brûlures qui désormais le défigureraient et mutileraient ses mains… mais son car avait flambé avec en prime les bagages arrimés sur le toit.

Les cris des passagers et l’incendie avaient fait accourir la population de Querrien qui avait offert son aide. Les rescapés avaient été accompagnés jusqu’à la place pour se restaurer et prévenir les familles par l’un des rares téléphones du bourg.

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 Papa averti avait pris sa Rosengard pour ramener chez nous Odile ma jeune marraine, et Mathilde, totalement tétanisées, mais indemnes. J’ai gardé un souvenir précis de ce qu’elles ont raconté en arrivant le soir, et de la terreur qui les tenaillait encore. Elles parleront longtemps de cette tragédie où elles auraient pu laisser la vie sans le courage et la détermination de Mathieu.

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 L’épave du car est longtemps restée près des célèbres halles du Faouët, et Mathieu, qui n’avait quasiment plus figure humaine, avait tout perdu ; je crois me rappeler que, mal assuré, il n’avait touché qu’une somme dérisoire. En revanche, aucun des passagers n’avait porté plainte, trop reconnaissants de ce qu’ils lui devaient.

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 Il s’appelait Mathieu Prat, habitait sur la place des Halles au Faouët et a vécu encore jusque dans les années 50…

J’ai tenu à rendre hommage à ce héros oublié que j’ai bien connu.