Roue libre

Roue libre

 Juillet 1936

Les accords de Grenelle tout juste signés, Raymond avait déclaré à Jeannette, sa jeune épouse :

Et si nous allions passer nos congés sur la Côte d’Azur ? J’en rêve depuis que j’ai vu ce film de Jean Vigo qui se passe à Nice… En deux semaines, on peut en voir des choses ! Qu’en dis-tu ?

Et comment irons-nous ? En train ? C’est cher, même avec les billets « congés payés »… Et l’hôtel ? Tu y penses ? C’est du luxe, ça, c’est pas pour nous les ouvriers…

Mais nous ne prendrons pas le train puisque nous avons nos vélos… c’est faisable en 15 jours et le copain Pierrotnous prêtera sa tente ; nous la planterons dans un champ. C’est faisable, et nous profiterons nous aussi du grand air et des paysages jusqu’à présent réservés aux riches. C’est décidé ! Allons, Jeannette, tu sais bien que j’ai raison… et nous partirons samedi matin à la fraîche. Tu verras, ma belle, nous aussi nous allons connaître la Côte d’Azur !

Jeannette n’avait plus d’arguments, et, comme son Raymond, elle avait très envie de connaître la Méditerranée, les plages où ils pourraient se baigner dans une eau tiède et transparente, et les palmiers sous lesquels ils se mettraient à l’ombre quand ils auraient trop chaud. Ah oui ! avec quel enthousiasme elle allait préparer les sacs avant d’enfourcher leurs vélos dès l’aube de ce prochain samedi !

§

Ils passaient juste la Porte d’Italie vers la Nationale 7 quand l’averse les a surpris… La pluie tiède de l’été ne les décourageait pas. A eux la liberté ! Jeannette avait eu l’audace de revêtir un short pour la première fois de sa vie, et ne voulait pas penser à ce que sa mère en dirait ; Raymond lui, la trouvait très « bath ». Pourquoi était-elle allée cueillir quelques branches de lilas débordant d’un mur de jardin pendant que son  mari vérifiait une fois de plus les écrous à ailettes de sa roue avant ?

§

Il en faudrait des tours de pédales avant de savourer la Côte d’Azur, dont le nom seul suffisait à les faire rêver. Raymond ne consultait même pas sa carte Michelin puisqu’il suffisait de suivre la Nationale 7 sur près de mille kilomètres, mais ils avaient tous les deux assez d’énergie pour les avaler en 5/6 jours…

§

Ils ont mis 8 jours à descendre, plantant leur tente dans les champs et faisant leur toilette au bord des rivières… Même si les paysages traversés les charmaient, ils restaient accrochés à leur objectif : voir la Méditerranée !

Ils n’ont pu aller jusqu’à Nice, le temps leur manquerait pour le retour : ils se sont arrêtés sur la plage de Ste Marguerite près de Toulon, y ont dormi une courte nuit après s’être joyeusement trempés avec délices dans l’eau bleue et transparente. Ils ont repris leurs vélos et remonté la Nationale 7.

§

A son retour, Raymond, a interminablement décrit aux copains d’atelier toutes les splendeurs de la Côte d’Azur qu’avec sa Jeannette il avait longuement parcourue…