La pluie

De la pluie

 

Londres a réservé pour Anaïk une pluie drue qui la ravit, elle la Nantaise… Il faut savoir que dans sa bonne ville de Bretagne*, les rues sont ponctuées de parapluies multicolores à chaque fois que le ciel ouvre ses écluses, et ses concitoyens bravent avec bonheur ce qui rebute la plupart des humains…

Anaïk vient de descendre du train qui a traversé le Channel sur un ferry, John devrait déjà être là… Grand a été son étonnement de ne pas le voir sur le quai puisqu’il sait dans quelle voiture elle a voyagé et que ses bagages sont lourds… et volumineux !

Elle s’est réfugiée sous la verrière noircie d’un bâtiment secondaire, ne voulant pas se mêler au groupe dense des voyageurs où John ne pourrait la trouver. Elle s’impatiente, et les minutes lui semblent de plus en plus longues : Anaïk a beau ouvrir les yeux et scruter la foule, l’inquiétude la gagne. C’est qu’elle est venue ici pour épouser celui qui devrait déjà être là…

Voilà maintenant près de six ans qu’elle a connu ce Tommy, venu en 1940 combattre aux côtés de notre armée française, mais qui a dû embarquer en catastrophe à Saint Nazaire pour être rapatrié sur le Lancastria. Une bombe allemande était tombée dans la cheminée du transport de troupe, avait éclaté dans la salle des machines et ouvert la coque. Le bateau avait rapidement coulé et causé des milliers de morts parmi les jeunes soldats mais aussi des civils.

Pendant quatre ans, Anaïk avait espéré contre toute raison la survie de son bel amour, mais elle avait fini par « écouter la voix de la raison » comme disaient ses proches qui souhaitaient la voir guérir. Puis étaient venus les bombardements alliés, anglais d’abord, qui piquaient sur leur objectif avec les « Mosquitos » et ajustaient leurs tirs avec précision. Tout changea lorsque les forteresses volantes américaines déversèrent leurs bombes depuis 5.000 mètres, ravageant la ville sans atteindre le port… Sa famille entière resta sous les ruines de leur maison incendiée et elle songea au suicide…

Elle n’attendait plus rien, et même le 6 juin 1944 ne fut pas vraiment pour elle le jour de liesse que vivaient les Français.

Puis un jour…     

Devenue volontaire de la Croix Rouge, elle apprit avec stupeur qu’un avis de recherche avait été lancé la concernant, et elle sut ainsi que John la recherchait.

Miraculeusement, bien que gravement blessé, John avait survécu au désastre mais n’avait pu le lui faire savoir avant l’arrivée des troupes allemandes le lendemain. Il avait passé la guerre dans les bureaux de l’Amirauté, ne pouvant plus combattre. Il avait pu faire un saut à Nantes pour Noël 1944 ; ils étaient tombés dans les bras l’un de l’autre et il l’avait demandée en mariage. 

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La pluie tombe maintenant en déluge, mais malgré elle, Anaïk s’est avancée sous la pluie battante, son manteau en simili fourrure ne tarde pas à être trempé comme une éponge, mais l’homme qu’elle voit courir vers elle en tenant son chapeau fait chavirer son cœur…

Oh ! comme elle aime la pluie de ce pays qui va devenir le sien !

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* Bien sûr, elle sait que la Loire Inférieure a été détachée de la Bretagne par le gouvernement de Vichy en 1941, mais elle refuse et refusera toujours que notre bonne duchesse Anne ne soit plus chez elle en son château de Nantes…