L'histoire qui suit est vraie…

Maisons et jardins

 Maisons et jardins

Un coup de fil de mon benjamin m’avait appris qu’ils avaient enfin trouvé la maison dont ils rêvaient depuis si longtemps… et qu’en plus, elle n’était pas très loin de la nôtre, située dans ce quartier du Bas-Chantenay qu’autrefois on appelait « ouvrier » et qui ne l’est plus depuis que toutes les usines qui en faisaient sa renommée ont fermé. Le long de la Loire, y étaient installés des chantiers navals, trois conserveries, une brasserie (la Meuse), deux fabriques d’engrais chimiques… et j’en passe… Toute cette activité donnait « de la vie » et les heures de débauche voyaient remonter dans ses rues des cohortes de cyclistes ou de piétons qui regagnaient leur maison. Lorsque le vent venait du Sud, il arrivait que le « nitreux » chimique se fasse sentir… Mais les Chantenaysiens s’en accommodaient.

Mon garçon n’en finissait pas de me décrire ce qui allait devenir leur domaine, et même si la banque tardait à donner son accord, il avait la certitude que ce n’était qu’un détail qui allait se résoudre sans trop de délai. 

Une vaste maison plantée au milieu d’un jardin clos de murs en pierres : il avait l’enthousiasme si communicatif que j’avais hâte de voir dans quel cadre grandirait leur petite famille.

Dès le titre de propriété et les clés en poche, mon fils était passé me chercher afin de visiter la merveille des merveilles, cette maison coiffée de tuiles roses dont il m’avait abondamment parlé. Je n’avais pas voulu aller jeter un coup d’œil auparavant, voulant laisser le libre choix aux enfants sans leur donner un avis qui aurait pu les influencer… C’était l’achat de leur vie et cela les regardait seuls.

Lorsque la voiture s’est engagée dans l’impasse, des souvenirs sont remontés du fond de ma mémoire… N’est-ce pas là que mes parents avaient failli acheter une maison ? Les images se précisaient et j’attendais que la voiture stoppe pour en être sûre…

Oui ! c’était bien cette grande maison que, l’année de mes 13 ans, j’avais visitée avec ma mère et sous le charme de laquelle j’étais immédiatement tombée. J’aurais donné mon âme pour vivre dans ce qui semblait être presque un château à mes yeux d’adolescente.

Hélas ! mes parents avaient décidé d’acheter une autre maison beaucoup plus banale, mais dans un quartier résidentiel, loin de la fumée des usines dont la proximité leur déplaisait et dont le bruit des machines arrivait parfois jusque là.

Dès le portail franchi, je retrouvai le lieu de mes regrets et les larmes avaient jailli sous le coup de l’émotion qui soudain m’avait étreinte.

La maison et le jardin étaient encore plus beaux que dans mon souvenir. En ce bel après-midi d’été, les fleurs qui débordaient des fenêtres et les massifs d’hortensias donnaient au cadre un charme que je savourais intensément.

Pourquoi le cacher ? Je sentais que nous nous étions reconnues, cette maison et moi, et qu’elle aussi était heureuse de me revoir.

Ainsi, elle serait la maison de famille de mes petits-enfants, et, peut-être des enfants de mes petits-enfants…