Pink Lady

PINK LADY

 En septembre dernier, avant de quitter « Clair de Lune » la villa familiale du bord de mer, les Leroy, nos voisins de toujours, nous avaient confié que, devenus trop âgés pour y vivre, ils s’étaient décidés à vendre leur « Pomme de Pin ».

Si tout allait comme ils le souhaitaient disaient-ils, nous devrions au printemps voir des têtes plus jeunes occuper leur coquette villa.

Nous étions consternés, parce que Gabrielle et Alexandre Leroy me connaissaient depuis des lustres et, sans enfant, avaient pris plus qu’en amitié la gamine que j’étais alors, me consolant parfois quand j’avais un coup de spleen.

Un coup de fil de Gabrielle m’avait prévenue que « Pomme de Pin » allait désormais être occupée par… des British ! Yes Ma’am… des Rosbifs !

Pour une surprise… elle était de taille ! Comment allaient réagir ceux d’en face, propriétaires des « Lutins » qui, en bons Orléanais détestaient les Anglais qui avaient brûlé leur héroïne à Rouen ? L’Ermitage, après quatre ans d’occupation par l’armée germanique qui n’avait su y construire que des blockhaus, allait donc accueillir l’ennemi héréditaire qui avait sacrifié Jeanne d’Arc. Pour ma part, je pensais à l’inverse que ce serait une excellente occasion pour notre famille d’élargir son vocabulaire anglais.

Aux vacances de février, les volets de « Pomme de Pin » sont restés clos, bien que les Leroy aient vidé la maison dès la vente réalisée et cela depuis plusieurs semaines…

A Pâques, rien de nouveau… nous étions quand même dubitatifs… Après tout, il sera toujours temps de connaître les nouveaux occupants quand ils seront décidés à franchir le Channel et l’estuaire de la Loire pour farnienter sous les pins de notre petit paradis !

Nos collégiens en vacances anticipées pour cause de correction d’examens qui retenaient leurs profs, et nous voilà débarquant un vendredi soir pour deux mois et demi de détente intégrale.

M'man ! r’garde ! ya d’la lumière à « Pomme de Pin » !

Ah ! enfin ! Dès que possible dans la matinée du lendemain, j’irai souhaiter la bienvenue aux nouveaux voisins après avoir cuit « mon » gâteau breton selon la recette traditionnelle de mon coin de Cornouaille héritée de ma maman. Il faut bien faire connaître nos bonnes choses aux Béotiens venus d’Outre-Manche… non ?

Mais j’ai été coiffée au poteau ! Alors que dans la cuisine, j’étais occupée à pétrir la pâte de mon gâteau breton de mes deux poings serrés comme le faisait ma mère, un « hello » m’a fait lever la tête… A la fenêtre ouverte se tient dans le soleil matinal une délicieuse apparition dont le chapeau rose n’altère pas l’éclat d’un sourire éblouissant dans un visage dont la fraîche carnation rappelle la teinte délicate des roses anglaises. Rose aussi est son corsage de fine dentelle…

Je m’appelle Dorothy, mais on m’appelle Dot et je suis votre voisine !   

Est-ce bien utile qu’elle se présente ? Nulle femme alentour n’est ainsi vêtue pendant les vacances qu’ici on passe décontractées… mais je sens immédiatement que nous allons devenir une paire d’amies…

J’explique à Dot que je prépare un gâteau breton à son intention et que je dois me laver les mains avant de serrer la sienne !

Elle est venue pour nous inviter au tea-time de cet après-midi où nous retrouverons, outre son dearest husband et leurs kids (humour anglais : son mari préféré et leurs enfants) mais aussi la famille Lemelin… oui ! celle qui habite « Les Lutins » la villa d’en face, celle qui vouait les Angliches aux gémonies, et surtout ceux qui oseraient envahir notre territoire ! Ils ont, eux aussi, succombé au charme délicat d’une adorable Anglaise… qui les a mis dans sa poche !

Et voilà l’Entente Cordiale réécrite dans notre petit coin de Bretagne ligérienne grâce à une délicieuse Pink Lady.

Elle n’est pas belle, la vie ?