L'inconnue du métro

L’inconnue du métro

Notre groupe des Manufactures de Saint-Gobain était à Moscou depuis quelques jours, et sous la houlette de guides soviétiques plus ou moins coincés, nous visitions les principaux monuments et points d’intérêt de la ville. Bien sûr, nous avions vu le mausolée de Lénine et sa momie cireuse, le canon de bronze et la gigantesque cloche brisée du Kremlin. Celle-ci était encore dans sa fosse de coulée lorsqu’un incendie embrasa le Kremlin alors construit en bois : l’eau destinée à éteindre le feu la fit éclater et l’énorme morceau qui s’en détacha est désormais posé à côté…

L’Université à l’architecture purement stalinienne est au bout d’un vaste boulevard planté de pommiers, dont on nous avait précisé que les arboriculteurs qui les ont créés avaient réalisé une prodigieuse performance, puisque ces arbres fruitiers résistent aux froids intenses de l’hiver russe !

Sur la Place Rouge, la cathédrale de Basile le Bienheureux et ses bulbes multicolores dorés, les murs rouges crénelés du Kremlin et la vaste façade du magasin Goum nous avaient rempli les yeux…

En cette année 1984, avant le départ, il nous avait été bien recommandé de ne pas avoir dans nos bagages de revues trop occidentales qui auraient pu être prises pour de la provocation, et surtout, surtout… en aucun cas, d’emporter le livre de George Orwell Nineteen Eighty Four ! Celui qui serait pris en possession de ce brûlot subversif risquerait les pires ennuis avec Big Brother ou ses sbires.

Avant de quitter Moscou en train de nuit pour Saint-Petersbourg Leningrad,  il nous avait été accordé une après-midi libre… Bien sûr, nos passeports étaient restés à l’hôtel avec le responsable du séjour, et nous voilà partis à quatre (Jacques mon mari, moi-même et un couple d’amis nantais) à vouloir explorer la ville autrement

Nous avions entamé à pied le parcours du large boulevard désert qui mène au cœur de la ville, mais traverse une cité d’immeubles rectilignes à l’architecture tristement dépouillée. Par curiosité, nous avions voulu pénétrer dans l’entrée de l’un d’eux, avec l’espoir insensé de voir s’ouvrir une porte et d’être invités à entrer… Nous sommes montés jusqu’au troisième étage sans voir âme qui vive, mais je crois me souvenir qu’une odeur de chou se répandait jusqu’au palier.

Lorsque nous sommes sortis, deux hommes semblaient attendre à la porte, qui ne nous ont pas adressé la parole, mais ne sont pas entrés dans l’immeuble.

Le métro ! Le métro moscovite était, bien sûr, l’objectif principal de notre journée, mais pour y arriver, il fallait prendre un bus. L’encaisseur, muni d’une sorte de boîte à manivelle, nous a sorti deux tickets et demi qu’il nous fait payer pour quatre ! Soviétique peut-être… mais sûrement adepte des petits suppléments sans trop d’états d’âme !

Des machines distribuaient les billets du métro et chacun d’entre nous a eu le sien. Ouf ! Cependant, ma déception fut grande de voir que la station était grise, banale, mais d’une propreté absolue. Aucun papier, ni mégot… on aurait mangé par terre…

Très vite cependant, l’ornementation de chaque station s’était enrichie, et nous étions descendus plusieurs fois nous mêler à la foule afin de ne rien perdre des somptueux décors, avant de prendre la rame suivante et recommencer.

Nous entendant parler, une jeune femme souriante s’était approchée, avait fermé son livre et s’était adressée à nous en français. Elle avait étudié notre langue à l’Université mais avait peu d’occasions, disait-elle, de la mettre en pratique. La conversation s’entama sur notre littérature, qu’elle semblait très bien connaître, puis se prolongea sur les subtiles difficultés du français. Nous en avions oublié de descendre continuer la visite parce que notre rencontre semblait lui donner tant de plaisir que nous voulions aussi la prolonger. Peut-être nous aurait-elle invités à finir l’après-midi chez elle… Qui sait ? Il serait toujours temps de revenir par le métro pour en admirer les éblouissantes ornementations.

Elle était debout alors que nous étions tous les quatre assis, et elle devait parfois se pencher pour mieux nous entendre. Elle s’accrochait à la barre afin de ne pas bouger de place lorsque les voyageurs la bousculaient en voulant sortir. Elle avait plusieurs fois jeté des regards autour d’elle en nous parlant, et semblait parfois être plus vigilante à nos réponses sur la sémantique qu’aux questions que nous lui posions et qu’elle paraissait n’avoir pas entendues.

Elle disparut d’un coup, avec un petit geste de la main, juste avant que ne se ferment les portes du métro qui démarrait… Nous en sommes restés ébahis !

Mais les deux hommes vus à l’entrée de l’immeuble quelques heures auparavant étaient dans la rame et nous observaient… 

Cette fois, je n'ai rien imaginé : cette rencontre a vraiment eu lieu dans le métro de Moscou en 1984.

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