Valet de pique…

ou Dame de cœur ?

 Valet de pique ou Dame de coeur

 -          Curieuse tout de même cette coïncidence, comme si tu avais su à l’avance… Nous devions passer par Châteauneuf et non par Basse Goulaine. Qu’est-ce qui t’a poussée à faire ce détour non prévu mais qui t’a fait retrouver le portrait de la vieille Tante Emilie dans ce vide-grenier… Comment as-tu pu être sûre que c’était bien elle ?

-          Ce portrait, je l’ai vu autrefois : il était accroché dans l’appartement de mes grands-parents, celui qui a été soufflé lors des bombardements de Nantes en 1943. Bien que très sinistré, il n’avait pas été totalement détruit et on avait pu emporter l’indispensable de ce qui était récupérable avant d’aller se réfugier à la campagne pour de si longs mois...

-          Le portrait aussi ?

-          Non, bien sûr… il était resté au mur avec d’autres toiles dans le salon. Mon père venait de temps en temps au risque de sa vie parce que l’escalier de pierre, en partie descellé, était devenu très dangereux. Il rapportait ce qu’il pensait être utile, en espérant que la fin des hostilités permettrait à ses vieux parents de revenir dans leur appartement enfin réparé. Mais ils sont morts avant… Très vite, Papa s’est aperçu que des pilleurs avaient pénétré dans les immeubles, faisant main-basse sur tout ce qui était resté sur place. L’argenterie, les objets précieux et les tableaux avaient fait partie de leur butin. La police avait d’autres chats à fouetter même si elle faisait son possible pour coincer les indélicats qui faisaient leur beurre du malheur des autres.

-          Pourquoi Tante Emilie s’était-elle fait peindre ?      

-          Tu ne l’as pas connue, ou si peu… Car si tu as gardé d’elle le souvenir d’une vieille pomme ridée, sache qu’elle fut dans sa jeunesse une beauté éblouissante très courtisée, si courtisée qu’elle avait fini par se prendre pour une déesse inaccessible. Elle avait même été retenue pour présenter des robes de grands couturiers (on ne disait pas encore « mannequin » et encore moins « top model » à cette époque) dans un magazine féminin de prestige. De temps en temps, elle posait dans de somptueuses tenues de soirée, et parfois dans des costumes de bain que Grand-Maman trouvait tellement osés… même si on les fait de nos jours avec nettement moins de tissu ! Elle fréquentait la haute société, et aussi la gentry lorsqu’elle allait à Londres… C’est ainsi qu’au début des années trente elle a rencontré ce peintre anglais qui est tombé fou amoureux d’elle. Emilie est revenue avec cette toile, mais n’a plus jamais parlé de son auteur. Il l’avait fait poser faisant un tour de cartes qu’on appelle « l’horloge ». Les tiges de céréales et les pommes étaient des symboles dont j’ai oublié le sens.  

-          On va l’accrocher où ?

-          Ce tableau ne reprendra pas sa place : l’immeuble des grands-parents a fini par être détruit, et mes parents ont fait construire la maison familiale avec les dommages de guerre perçus après 1945. Mais Tante Emilie sera enfin dans sa famille, après 74 ans d’absence…

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