Sachez que je partage les mêmes ancêtres avec la plupart des protagonistes de cette histoire. J'ai aussi très bien connu le curé en cause, l'intraitable et omnipotent curé de Lanvénégen, l'abbé Le Bris, qui était vicaire au Faouët lorsque j'étais enfant. Le père de mon parrain avait une salle de danse juste en face de l'église St Conogan (voir la carte postale) et il a eu les pires ennuis avec le clergé qui l'accusait d'encourager le péché...

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Une seule fois dans le film, un témoin direct des événements, s’exprimant à propos d’un conflit alors à son acmé, évoquera Don Camillo. Jean Le Bec, ancien boucher, dira : « On aurait pu tourner un film comme ça à Lanvénégen. Mais ça c’est du cinéma, ici c’est la réalité ». En effet. Une réalité aux antipodes de la vision caricaturale et pittoresque d’un conflit villageois de nature religieuse. Au contraire, l’œuvre de Jacob et Baron constitue un formidable document sociologique et humain sur une période clé de l’histoire des sociétés rurales en France et plus largement en Occident. L’anecdote historique révèle ici des aspects ethnographiques de première importance : les rapports subtils entre religion et vie sociale, les lignes de fractures et de tension, le culte des morts et les mœurs des vivants, l’art de la statuaire autant que l’adresse des tailleurs d’habits, le rôle à la fois structurant et clivant des pratiques religieuses, certes, mais tout autant de l’instruction, des jeux sportifs et des divertissements.

Lanvénégen

 S’y voit aussi une émouvante tentative, quelques années après les faits, certes, mais au crépuscule de la vie des témoins directs, de compréhension d’une situation absurde autant que parfaitement explicable, une sorte de guerre comme le fera remarquer l’un des protagonistes. Le film alterne les plans actuels et les documents d’archives, ceux en particulier d’un cinéaste amateur, Louis Le Bris, instituteur local et militant du septième art. Un hommage au cinéma donc. Rythmant un texte dit en voix off par la comédienne Dominique Reymond, sur une musique originale de Régis Huiban et Philippe Gloaguen, de nombreux habitants s’expriment, d’anciens commerçants du bourg, les enfants des excommuniés, différentes sensibilités également, toutes soucieuses d’apaisement et de compréhension mutuelle, dans la conscience aussi d’une plaie toujours vive.

L’émotion qui se dégage des témoignages, en particulier de ceux des enfants d’Yvonne Hellou, les belles figures d’Yves Le Roux, et de sa sœur Marguerite, dite « Guitou », confère au récit cette teneur si particulière que seule permet la posture revendiquée de l’intime, le sentiment poignant d’un amour discrètement déclaré pour ces acteurs réels et pour cette femme si villageoise et si moderne à la fois. En cela ce moyen métrage, excédant son strict statut documentaire, affiche les ambitions d’un film d’auteur(s). S’y intercalent enfin des interventions plus distanciées, destinées à mettre les événements en perspective : celles de l’historien Yvon Tranvouez et celles de l’écrivain Jean Rohou, auteur d’un remarqué Fils de ploucs (éditions Ouest-France, 2005).

Hommage au cinéma une fois encore tant il est vrai que les films, y compris les documentaires, autant qu’ils traitent du réel, s’interrogent sur leur propre nature et sur la spécificité de leurs moyens. Ainsi le montage, mais aussi certains motifs récurrents (la découpe aux ciseaux des tissus comme des signaux de personnages, les boutons rouges et les boutons blancs, la machine à coudre…) rappellent constamment la méthode et le geste du tailleur d’habits, se souviennent de ce monde perdu des savoir-faire autour de quoi s’agençait la vie sociale et auquel le film, discrètement, rend hommage.