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En fait, comme on peut le voir sur la carte ci-dessus et contrairement à mes souvenirs, les trois villages ne s'inscrivent pas dans un triangle mais sur une ligne, et sont néanmoins très proches. 

Les conséquences psychologiques sont énormes, mais les retombées économiques plus encore. Pensez ! Dans ces bourgs d’une campagne bretonne d’avant l’électricité, où les chemins mettaient plus de distance que de proximité entre les hameaux et le village, les messes du dimanche (trois en général) attiraient la population des fermes qui en profitait pour s’approvisionner en nourriture, se faire faire les vêtements et se distraire au café. Point de débat alors sur l’ouverture des commerces le dimanche : c’était le jour des affaires, du chiffre d’affaires. Plus de messe, plus de commerce ! Les positions se crispent, les deux camps s’affrontent, les tentatives d’apaisement échouent. Tout le monde, de droite comme de gauche, s’accorde toutefois sur un point : l’église doit rouvrir sous peine de la mort du village.

Au printemps de 1950, le maire décide de demander la désaffection de ladite église, désormais sans fonction, pour la confier à une communauté d’adventistes évangéliques qu’il invite à venir présenter les bases de leur culte. Scandale à l’évêché qui envoie sur place un curé musclé flanqué une demi douzaine de… catcheurs ! Si l’on n’en vient pas aux mains, la tension est à son comble. Exit les protestants ! Le 14 juillet suivant, le maire fait sonner les cloches et met en vente les terres du curé. Le 21, les membres du conseil municipal et ceux du bureau de bienfaisance reçoivent chacun une lettre dans laquelle l’évêque de Vannes les menace de la peine de l’interdit personnel si la municipalité ne renonce pas à ses projets contre le presbytère. Nonobstant les subtilités du droit canon, cela signifie ni plus ni moins l’excommunication. Un seul conseiller se rétracte et la peine entre en vigueur. Au séisme social va désormais se superposer le traumatisme personnel.

Yvonne Hellou, par exemple, si croyante, se voit désormais exclue de l’église et potentiellement privée de tout sacrement. Chacun ravale sa colère et son indignation face à une injustice aussi brutale et le sujet devient tabou dans la plupart des familles. L’interdit durera quinze ans et ne sera levé qu’une fois les passions apaisées par le retrait des protagonistes, mais sans doute plus encore à cause de l’évolution de la société au cours de ces années soixante qui verront la fin de ce qu’on a appelé la « civilisation paroissiale ». En 1990, Madame Hellou brise le silence et évoque « l’affaire » au cours d’une émission de radio en langue bretonne. Elle mourra et sera inhumée religieusement quelques années plus tard.

Une seule fois dans le film, un témoin direct des événements, s’exprimant à propos d’un conflit alors à son acmé, évoquera Don Camillo. Jean Le Bec, ancien boucher, dira : « On aurait pu tourner un film comme ça à Lanvénégen. Mais ça c’est du cinéma, ici c’est la réalité ». En effet. Une réalité aux antipodes de la vision caricaturale et pittoresque d’un conflit villageois de nature religieuse. Au contraire, l’œuvre de Jacob et Baron constitue un formidable document sociologique et humain sur une période clé de l’histoire des sociétés rurales en France et plus largement en Occident. L’anecdote historique révèle ici des aspects ethnographiques de première importance : les rapports subtils entre religion et vie sociale, les lignes de fractures et de tension, le culte des morts et les mœurs des vivants, l’art de la statuaire autant que l’adresse des tailleurs d’habits, le rôle à la fois structurant et clivant des pratiques religieuses, certes, mais tout autant de l’instruction, des jeux sportifs et des divertissements.