Pour celles et ceux qui me lisent pour la première fois : chaque samedi, Lakévio http://www.lakevio.canalblog.com propose une oeuvre sur laquelle les blogueurs doivent écrire une histoire. Voici celle que j'ai imaginée cette semaine sur le thème...

Les trois soeurs

Les trois soeurs

C’est Anne, la plus jeune qui a eu cette idée, mais elle a eu le plus grand mal à la faire admettre à ses deux aînées… Charlotte, peut-être parce qu’étant la plus âgée de la famille s’est arrogé le rôle de chef de clan, a répondu par un non catégorique à la proposition de la « petite ».

Pensez ! aller se faire portraiturer dans l’atelier de ce photographe à la mode dans la gentry en plus… Qu’en penseraient les paroissiens de St Matthew ?

Charlotte a entendu parler de cet inventeur, Niepce, mort prématurément d’une façon bien mystérieuse. Ne seraient-ce pas les produits chimiques dont les plaques sont imprégnées qui l’ont empoisonné ? 

 Anne est folle à lier.

Pourquoi cette lubie soudaine aussi saugrenue ? Et voilà qu’Emily la cadette s’y met aussi… Elles sont deux maintenant à tenter de faire fléchir leur aînée, et cela va durer des jours, puis des semaines, pendant lesquelles la résistance de Charlotte va faiblir peu à peu : elle se sent soudain si laide lorsqu’elle jette un rapide coup d’œil dans un miroir (rarement, car c’est un péché d’orgueil, disait leur père pasteur). La vieille demoiselle n’aime pas l’image que lui renvoie celui-ci : le pli amer de sa bouche édentée, son nez trop long et son regard dur dénoncent à l’évidence l’échec de sa vie. L’homme qu’elle aimait n’a pas voulu d’elle…

De guerre lasse, Charlotte s’est laissé convaincre et les voilà toutes les trois endimanchées dans la salle de pose de ce célèbre photographe londonien qui les a ainsi placées. Anne est au centre, vêtue de sa robe de velours bleu nuit et un camée orne son encolure ; des boucles rebelles se sont échappées de son chignon et elle a posé sa main sur la tablette devant Charlotte. Emily dans sa robe de taffetas grenat porte au cou le collier de (fausses) perles que leur tante Elizabeth lui a légué. Ses lunettes atténuent la lueur de satisfaction qui brille dans ses yeux en dépit de sa bouche serrée qui pourrait laisser croire qu’elle a peur. Quant à Charlotte, son esprit est ailleurs et son regard scrute avec méfiance l’étrange appareil en bois posé sur un fin trépied et percé d’un gros œil sombre, tandis que l’homme de l’art se glisse sous un voile noir pour procéder aux réglages nécessaires.

Lorsqu’il émerge enfin, il tient à la main un étrange instrument qu’il brandit à bout de bras. S’adressant à ses modèles, il leur recommande de rester naturelles…

« Ne bougeons plus… »

L’éclair de magnésium a donné une lumière intense et brève, qui éclaire soudain la scène, suivie d’un long chuintement et d’un nuage de fumée qui ont pour effet d’affoler Charlotte qui veut sortir de ce guet-apens et manque de s’évanouir… Mais où sont donc les sels pour la ranimer ?

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Bien des années plus tard, c’est avec émotion qu’Anne se remémorerait cette journée qui lui a permis de fixer sur le papier le visage de ses deux sœurs disparues et qu’elle a tant aimées.