L'aveu

Tout est prêt ; je les attends et si j’ai choisi de couper quelques têtes d’hortensias roses du jardin que j’ai disposées dans le vase sans même une couronne de verdure, c’est que Jeanne, ma sœur Jeanne, ne les aime qu’ainsi : nues au bout de leur tige. Elle adore aussi montrer son savoir de botaniste et ne les appelle que par leur nom d’hydrangea macrophylla, ce qui impressionne beaucoup les néophytes.

J’ai retrouvé dans un tiroir du grenier l’étoile de mer séchée de notre dernier séjour à la plage sur les côtes de Bretagne avant la vente précipitée de la villa familiale qui a suivi le décès de Stanislas, notre grand-père dont les parents avaient fui la Russie en 1917 pour échapper aux Bolcheviks.

Se rappelleront-ils que le guéridon est celui-là même que la Babouchka faisait tourner en invoquant l’esprit de ses ancêtres qui avaient vécu à la cour de Saint Petersburg ? Les cadres ne contiennent que les photographies récentes de la famille qui aime à se rassembler aussi souvent que possible.

Personne n’a semblé se poser de question sur les raisons qui m’ont poussée à organiser cette réunion familiale hors des dates traditionnelles. Mais ils devraient tous être présents, même si, à chaque fois ou presque, il en manque un, et c’est souvent pour dire adieu que la famille se retrouve autour de l’absent.

J’ai décidé de leur dire une vérité que l’on vient juste de me révéler : je suis condamnée à court terme mais j’ai aussi choisi de décider du moment où, en Suisse, l’on m’aidera à faire le grand saut dans l’inconnu…

J’ai rapproché le fauteuil du guéridon afin de faciliter l’accès au jardin inondé de lumière. Je m’y installerai afin de laisser dans l’ombre mon visage qui porte déjà les stigmates du mal qui me ronge, mais je laisserai le soleil doucement me caresser la nuque et je les ferai rire une dernière fois !