Le collier d'Eurypyle

Une femme élégante descend d’un taxi et presse le pas dans Old Bond Street comme si elle craignait d’être abordée par les passants qui déambulent en jetant des regards distraits sur les vitrines des prestigieuses boutiques de luxe de ce quartier huppé de Londres.

Son visage est connu pour avoir été célébré dans un passé lointain.

Elle est encore très belle en dépit de la cinquantaine qui a fané l’éclat de son visage, mais le regard est resté très doux, ombré de longs cils bruns. Sa longue silhouette pulpeuse a gardé sa superbe démarche et cette beauté si appréciée de l’homme dont elle a partagé la vie en secret pendant tant de longues années, ce peintre qui lui répétait que sa peau veloutée accrochait tellement bien la lumière…

Elle est entrée chez Tiffany après que Timothée, le vieux chasseur en uniforme chamarré qui se tient devant la porte et accueille la clientèle, l’a saluée en soulevant son chapeau à plumet rouge. Il a juste assez prolongé son geste pour lui faire savoir qu’il l’a reconnue, et cela lui a fait chaud au cœur, la ramenant aux temps bénis où elle venait avec John W Godward choisir les bijoux dont il aimait la parer et qu’il immortalisait sur ses toiles.

Sir Forsythe est le maître des lieux chez Tiffany, et s’il est venu la saluer, il a fait signe à l’un de ses subordonnés pour s’occuper d’elle qui ne fait plus partie de la gentry ; lui se réservant la clientèle du gotha… C’est qu’elle traîne aussi derrière elle un parfum sinon de scandale, du moins de trouble depuis le suicide inexpliqué l’an dernier du peintre dont elle était le modèle (et sans doute un peu plus selon la rumeur).

Elle a sorti de son sac l’écrin où dort le collier d’Eurypyle et doucement le caresse des yeux. C’est un crève-cœur mais sa situation est désespérée et elle doit se séparer de ces grains de lapis-lazuli et d’opale qui ont orné son cou au temps de sa splendeur et dont l’image éternelle est désormais accrochée aux murs du Metropole Museum of Arts de New-York, le prestigieux MET…

Ainsi va la gloire du monde…