Poste

Si vous ne connaissez pas encore le Grenier du Siècle à Nantes, allez donc faire un tour sur son site ou lisez ce qui suit :

Grenier du Siècle

Grenier du siècle

Mur : lieu renfermant les "boîtes" visible rue de la Biscuiterie, à l'arrière du Lieu Unique.

Des milliers de personnes et de familles ont participé à l'élaboration d'une collection non raisonnée, chacun a déposé son objet, pour créer un musée qui serait comme le grenier du siècle. Ces objets sont exposés très simplement. Ce mausolée étrange est fermé, inviolable et sera ouvert un siècle plus tard...

* Vendredi 1er octobre 1999 à 16h, ouverture des dépôts. -*- Lundi 8 novembre 1999 à 9h, pose de la première palette et début d'édification du mur extérieur. -*- Vendredi 31 décembre 1999 clôture des dépôts à 22h et fermeture du Grenier du Siècle à minuit, ouverture officielle du lieu unique. -*- 1er janvier 2100, réouverture du Grenier.

Vous l'avez compris, le 31 octobre je suis allée déposer la TSF de mAuscultationes parents après lui avoir fait subir une cure de rajeunissement, et mes fils ont eu bien du plaisir à voir ce qu'elle avait dans le ventre. Pendant ce temlps, j'écrivais une lettre pour exposer l'un des épisodes marquants du Philips puisqu'il en avait été la vedette et que j'ai glissée à l'intérieur ! La voici :

Cher Grenier du siècle,

 Je te confie aujourd’hui ce que d’aucuns considéreraient comme une vieillerie, mais cette vieillerie a une histoire, que je vais te raconter :

 En 1939, nous habitions au Faouët, gros bourg du Morbihan. Mon père, Yves ..... né le 11 novembre 1871, était le photographe du coin, et nous étions peu ou prou considérés comme des « bourgeois ». Oh ! des tout petits bourgeois, que les autres, le notaire, le médecin, le pharmacien, considéraient comme n’appartenant pas vraiment à leur monde. Néanmoins, sans être riches, nous vivions sans gros problèmes d’argent, et nous possédions une voiture, une Citroën « traction avant ». Ce n’était pas le cas de notre voisin, l’artisan menuisier Monsieur François Hervé, qui tirait le diable par la queue. En des temps plus prospères, il avait acheté ce poste de radio Philips, que nous allions parfois écouter lorsqu’en 1938, un certain Adolf Hitler éructait des discours que nous ne comprenions pas, mais qu’un interprète résumait. La voix seule nous disait clairement qu’il n’y avait rien de bon à attendre de lui...

  A court d’argent, Monsieur H... dut se séparer du poste de radio (on disait la TSF à cette époque...) et mes parents furent heureux de l’acheter. Commença alors pour moi une période de bonheur. J’avais 6 ans, mais j’écoutais Radio-Paris, et lorsque je tournais le bouton de l’aiguille au hasard, j’entendais des musiques et des langues étranges, et j’étais fascinée.

 Mon père perdait la vue peu à peu, et nous dûmes vendre le fonds de photographie pour nous installer à Nantes dans une autre activité. Nous étions en 1939, et la vente dut être annulée ipso facto, parce que notre jeune acheteur fut mobilisé. Mes parents se retrouvèrent avec deux commerces sur les bras, l’un à Nantes, l’autre au Faouët. Ma mère s’installa à Nantes, mon père resta au Faouët avant de trouver un autre acheteur.

 Le 18 juin 1940, il n’entendit pas l’appel du général De Gaulle sur son Philips, mais devant l’avancée des troupes allemandes, il décida de nous rejoindre à Nantes. Ce jour-là il emprunta un vélo (notre voiture avait été réquisitionnée par l’armée française), et avant de quitter la maison, prit ce qui lui semblait le plus précieux : le poste de TSF ! Enveloppé soigneusement, il fut glissé dans un sac de jute et mon père le prit sur son dos. Papa avait 69 ans (61 ans à ma naissance...) et le Philips pesait 17 kilos ! Avec un ami qui, lui aussi, allait à Nantes, ils prirent la route au milieu de l’affolement général, et, le soir, arrivèrent à Vannes. Les hôtels étaient pleins, et, à la gendarmerie, on leur conseilla d’aller à la gare dormir dans un train stoppé sur une voie de garage. Ce qu’ils firent... Le lendemain, ce furent des soldats vert-de-gris de l’armée allemande qui les réveillèrent... Ils furent retenus trois jours, mais Papa n’abandonna pas sa radio.

 Ils finirent par arriver à Nantes tous les trois, Papa, Louis son ami, et la TSF, qui trôna pendant des années dans notre cuisine (la seule pièce de la maison que l’on pouvait maigrement chauffer) et où nous vivions le plus souvent.

 Dans la journée, nous écoutions peu « le poste », et pratiquement jamais Radio Paris, voix de l’occupant : Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand, chanté par Pierre Dac de Londres sur l’air de la Cucaratcha... Non ! chaque soir, religieusement, l’oreille collée au Philips, nous tentions de saisir les voix de la France Libre :Jean Marin, Jean Oberlé, et un autre, devenu plus tard ministre, et dont le nom m’échappe, hélas ! (Pierre Bourdan). Le brouillage allemand rendait Radio-Londres pratiquement inaudible, mais qu’importe ! c’était l’espoir de jours meilleurs, et les messages sibyllins à l’adresse de la Résistance nous laissaient croire que ça finirait bien un jour.

Chaque matin, je devais changer l’aiguille de place, afin, qu’en cas de contrôle (il était interdit d’écouter la BBC), le poste ne nous trahisse pas. Lorsqu’une « lampe » grillait, nous étions privés plusieurs jours de notre drogue favorite, et il fallait des trésors d’ingéniosité au réparateur radio pour remplacer la lampe grillée parfois introuvable, par une autre, à l’aide d’un savant bidouillage.

La guerre finie, notre Philips nous suivit dans une autre maison, ou nous pûmes l’écouter plusieurs années encore, puis, plus tard, dans ma propre maison. Car devenue adulte, je n’ai jamais pu me séparer du vieux Philips de mes parents, qui, depuis quarante ans, dort dans mon grenier.

 Mais toi, cher Grenier du siècle, sache que je suis heureuse de te confier cette relique vénérable. Grâce à toi, mes arrière-petits-enfants de toutes les couleurs (je suis déjà prévenue), pourront peut-être le retrouver, et lire son histoire. Bien sûr, lorsque ce Philips est né, nul ne pouvait prévoir que Nantes et la Chaussée de la Madeleine seraient écrasées par les bombes. Formons des vœux pour que les hommes du troisième millénaire soient plus sages que nos contemporains.

Tu en prendras bien soin, dis ? Il fonctionne sur 110 volts...Récépissé

Je suis rEnregistrementeçue par un jeune homme qui réceptionne les dons. Car il s'agit d'un don. Il me remet un récépissé qui indique que le 1er janvier 2100 à 17 h, l'entrepôt dera ouvert et les boîtes vidées afin d'exposer les objets dans un musée où pourront venir les voir les descendants des donateurs. Sur le cahier où j'ai émargé, j'ai précisé que je ne prendrai aucun autre engagement pour cette date...

Une journaliste est présente au moment où j'arrive, et elle demCameramanande si je veux bien expliquerVidéo les raisons de ma démarche tandis qu'un cameraman filme en vidéo. Un livre sera édité pour illustrer 204 donateurs sur plusieurs milliers, et les objets confiés : je suis la 108e. Vidéo et livre constituent le don de cette journaliste. J'ai reçu le livre quelques semaines plus tard et il et amusant de voir la diversité des objets déposés, qui pourraient bien compléter l'inventaire de Prévert ! Des personnalités y figurent avec leur seul prénom :

Jean 015 (Blaise l'inventeur de ce Grenier di Siècle) qui a laissé "La Vie Mode d'Emploi" de Georges Pérec avec ce commentaire : C'était nécessairement, obligatoirement un livre, parce que c'est l'objet indispensable.

Jean-Marc 173 qui était encore Nantais et pas encore ministre a déposé "Changer la Vie" (programme du PS en 1972, "La Forme d'une Ville" de Julien Gracq et "Les Aventures de Jean-Marc" de Frap : Trois livres qui correspondent à mon histoire personnelle et politique"

Brigitte 174 a donné les Mémoires de son grand-père paysan  et un tract sur la lutte féminine. C'est un témoignage très émouvant de la ruralité au début de ce siècle et de la nécessaire fidélité à ses racines.

Sonia 183 a choisi un livre au format de poche : Il exprime bien ce que j'ai voulu dire en faisant de la mode... non pas seulement de la mode, mais un mode de vie.

C'est ainsi que j'ai appris que le descendant des biscuitiers Lefèvre-Utile avait déposé la recette du fameux Petit-Beurre LU qui est un secret. 

Si les hommes du futur ne partent pas vrille et détruisent notre Grenier du Siècle, notre poste de radio Phiklips de 1935 a des chances d'être vu au musée ouvert au XXIIe siècle par les descendants de Matthieu mon arrière-petit-fils et des autres encore à naître.