Mardi 2 octobre 2001

             Aujourd’hui, escapade dans les Appalaches. A 6 h, douche et « rédac » pour rattraper mon retard. Mae est debout à 6.30 h, elle prépare le café, les toasts et les fruits.

7.15 h Bob est à l’heure pétante, et nous serons les premiers à « Four Seasons » où il me laisse. Deux bus attendent : après m’être renseignée, ce n’est pas l’un ; donc, c’est l’autre, d’autant plus que le chauffeur précise qu’il va bien à Boone. Il y a déjà une dame Noire que je n’ai jamais vue dans nos réunions, mais à laquelle je vais me présenter. « Vous venez à Boone avec nous ? ». Sans un mot, elle se lève d’un bond et file vers l’autre bus sans demander son reste...

Petit à petit, les participants arrivent, les uns porteurs de glacières, d’autres de mystérieux paquets (des fruits en vérité), mais aussi du fromage (reste de la réception de samedi), et qui, précise le leader, nous sera resservi tant que nous ne l’aurons pas fini.

En route, Buddy nous parle des Appalaches et raconte qu’Eve a dit à Adam : « Apple... at you ». Avec l’accent du terroir, ça devrait donner : Apeulatiew ». Ici, il semblerait que les vaches ont une particularité : elles ont les pattes gauches plus courtes, ce qui leur facilite la marche dans les alpages (appalachages ?), mais, sur l’autre versant, c’est le contraire. Christian, qui ne veut pas s’en laisser conter, dit qu’on a les mêmes dans les Alpes, et qu’il suffit de les marier pour rétablir l’équilibre...

Le bus a dû dépasser le Museum où nous sommes attendus. Il faut s’informer, et, justement, un garage nous propose son vaste parking. Un vieil homme en salopette et coiffé d’un feutre informe, comme on n’en voit plus que dans les films  en noir et blanc, ramasse ses sacs plastique et s’avance confiant vers la portière. S’apercevant de son erreur, il repose ses sacs et continue de philosopher « in petto ».

47_Banjo48_Dulcim_reLes amis qui nous attendent au Museum pour un breakfast bis avec cookies et chocolate cakes made at home. Lisa a bien fait les choses... Dans une pièce adjacente, des sièges sont disposés pour un public (nous) invité à un concert de musique traditionnelle des montagnes. Divers instruments attendent l’interprète qui va les faire vibrer. Et des vibrations, il y en a eu ! My God ! Quelle ambiance !

Commençant « a capella » par un chant irlandais modulé d’une voix forte, la jeune 49_Harpe_celtique50_Dulcim_re_et_wash_boardfemme nous entraîne peu à peu dans son univers musical. La dulcimère, instrument irish femelle du dulcipère (Charles dixit) se joue à plat sur les cuisses et ses cordes sont sollicitées avec vigueur. Le banjo et la guitare « sonnent » remarquablement sous les doigts de notre musicienne qui offre aussi une version revue et corrigée   de « Elle descend de la montagne à cheval », à laquelle chacun de nous apporte une note personnelle avec un enthousiasme qui ne se contrôle plus au fil des couplets ! Madame le Maire de Boone est présente, et y va aussi de ses « tchou-tchou »... Présentation de la cithare, puis de la harpe celtique, avant le délire de la « wash board », authentique planche à laver recyclée en instrument de musique.

52_Le_p_tit_bonhomme_en_bois51_Claquements_de_mainsPour le final, nous sommes invités à devenir instrumentistes, et il nous est distribué des « choses » diverses et variées qui font du bruit. Pour ma part, je suis l’heureuse gagnante d’une boite de « tic-tac » (vous savez bien, ces petites saloperies sucrées qui n’apportent qu’une demi calorie). Christian à la dulcimère, personne au dulcipère, Maïté déchaînée sur sa planche à laver, Marie-Louise à la harpe celtique et les autres avec leurs « tic-tac », leurs graines, leurs cuillers, leurs bois, la cacophonie s’élève crescendo (mais en mesure !) soutenant la voix de la chanteuse.

Ah ! quels bons moments nous avons passés  en sa compagnie ! Nous nous souviendrons longtemps d’elle, de son humour et de son talent (quel dommage… j’ai oublié son nom !)

53_Danny_et_moiNous sommes invités à participer au lunch copieux, au cours duquel je vois arriver Danny, pimpant et presque pas « gay ». Il n’a plus ses colliers, ses bagues, ni les fanfreluches qui le caractérisaient lors de son séjour à Nantes. Il a perdu du poids, a le teint clair et est visiblement en forme. Il a fermé sa boutique d’antics et galerie d’art, et a fait 200 km pour me voir. Sympa. Sa « Mum » est trop loin pour qu’on lui rende visite. Next time, maybe... Ron, qui m’avait proposé de nous faire visiter la Maison Blanche, et qui était au Pentagone lors de l’attaque du 11 septembre, est cette semaine à la plage avec Tom, son boy friend, mais ça, je le savais déjà... Bien entendu les copines, me mettent en boite, mais je fais comme le chameau de Camel : je passe...

Danny et Ron avaient passé une semaine chez moi en juin, et Ron qui occupait au Pentagone un poste important, avait obtenu pour quelques-uns d’entre nous une visite privée de la White House lorsque nous serions à Washington DC au cours de la dernière partie de notre séjour. Dès le lendemain de l’attaque, il m’avait envoyé un mail précisant qu’il était dans une autre partie du Pentagone que celui où s’était crashé l’avion. Cette précision à l’intention de ceux qui prétendent qu’il n’y a rien eu au Pentagone !

La visite du musée appalachian relate la courte histoire de la région et présente les objets anciens de la vie courante des montagnards, mais aussi la vie quelques personnalités marquantes. J’ai retenu l’histoire de Jenny, petite fille Noire vendue à 12 ans comme esclave, qui, très vite, est devenue la « reproductrice » qui aurait dû donner des mâles au "missié" (ils avaient plus de valeur marchande) pour augmenter le cheptel humain de la plantation. Elle l’a bien eu, son planteur ! Elle ne lui a pondu que des filles... Quatorze au total ! Elle est morte en 1913, après qu’au moins une de ses filles a été épousée par un Blanc. Quelle revanche ! Et encore… en 2001, nous n’avions pas encore entendu parler de Michèle Obama, descendante d’esclaves devenue First Lady !

907007910005La Caroline du Nord est le lieu d’un sport très populaire : la compétition automobile. D’ailleurs, mes amis Paul Meis chirurgien, professeur de médecine (j’étais chez eux en août 2006 lorsque Paul a pris sa retraite à 71 ans…) son épouse Marcia, biologiste à Winston Salem, et leur fils Douglas ne sont-ils pas des coureurs fameux dont le nom « Team Escargot » (en français dans le texte) ne révèle pas la richesse de leurs trophées ? Durant la prohibition, des « moon lighters » trafiquants d’alcool « White Line » roulaient la nuit sur les routes des Appalaches qu’ils connaissaient bien, et ne devaient leur impunité qu’à l’adresse avec laquelle ils semaient la police qui les poursuivait. Souvenez-vous des « Incorruptibles »... Dans la réalité, le « flic » n’était pas toujours le plus rapide. Les bootleggers acquirent ainsi une virtuosité au volant qu’ils mirent rapidement à profit en participant à des courses automobiles qu’ils n’avaient aucun mal à gagner et ramassaient ainsi de l’argent... légal. De cette époque date le verbe bootlegg(u)er qui signifie : faire en douce.

Notre musée, donc, abrite deux automobiles dont les portières soudées ne peuvent s’ouvrir. 54_Danny_joue_au_moon_lighter56_La_robe_de_Judy_GarlandObligatoirement, l’équipage doit les enjamber pour entrer dans l’habitacle par la vitre. Gentiment, Danny se prête au jeu pour la photo.

Il me fait remarquer le sol de briques peint en jaune. Comme je ne « percute » pas, il me prend la main pour aller lire un 57_L_homme_en_fer_blanc_et_le_lionpanneau qui me donne l’explication : nous sommes chez le Magicien d’Oz ! Dans une vitrine, le lion et l’Homme en fer blanc voisinent avec la minuscule robe de vichy de Judy Garland. Le film fut tourné près d’ici, et ce sont les accessoires authentiques du film qui sont exposés sous nos yeux.

Il est temps de partir après un tour par la boutique où je me suis laissé tenter par la planchette sur laquelle on fait danser un p’tit bonhomme en bois. Verni, il sera du meilleur effet sur les murs de mon nouveau « queendom ». Danny nous quitte avec une bouteille de Pineau et des galettes bretonnes pour sa « Mum ».

north_carolina5159_Au_bord_de_la_routeLe Blueridge Parkway est un balcon sur les Appalaches, d’autant plus que le nouveau viaduc relie deux régions qui, jusqu’alors, ne communiquaient pas. Les arbres commencent à rougir, mais n’ont pas encore la splendeur que nous leur avons vue, une précédente année. A un arrêt-photo, Marie-Louise a ramassé deux sortes de fleurs, des bleuets et quelques petites hampes de fleurs blanches... Ce sont des orchidées sauvages minuscules, confirme John-James Bond, le biologiste qui nous accompagne cet après-midi... et il est absolument prohibided de les cueillir. Pour cette fois, la prison lui sera évitée, mais nous devrons peut-être nous cotiser afin de payer la caution exorbitante dont Bush a besoin pour soutenir le moral de ses troupes. Nous nous lançons toutes les deux dans l’observation de ces raretés dont les fleurs s’enroulent autour de la tige selon les lois de la suite de Fibonelli. Nous ne sommes pas sûres pour Fibo, mais formelles pour « nelli ». Le dico tranchera au retour...

Nous avions tort toutes les deux, et ce n’est pas le dico qui a donné la clef de l’énigme, mais un précis de mathématiques : il s’agit de la suite de Fibonecci, plus connu, et vous le savez sûrement, sous le nom de Léonardo de Pise (1175-1240). Le rapport est égal au nombre de tours divisé par le nombre d’espaces : ceci vous permettra de briller désormais dans les soirées mondaines. Je vous rappelle, si vous l’avez oublié, que Léonardo a beaucoup voyagé chez les Arabes, et qu’il est à l’origine de l’adoption des chiffres dits « arabes » pour nos calculs. Fin de la minute culturelle !

58_Grandfather_Mountain58_Pollution_sur_les_AppalachesLe profil d’un vieil homme a donné son nom au massif : Grandfather Mountain, la Montagne du Grand-père. C’est une propriété privée, et le fils du propriétaire nous fait un exposé illustré de diapos dans l’auditorium qui nous a été réservé. Il met l’accent sur la pollution qui devient préoccupante. Qui pourrait penser que la brume bleutée qui occulte aujourd’hui les lointains n’est pas naturelle, mais le résultat de l’industrie irresponsable et de la combustion automobile ?

Une navette verte, school bus réformé, nous conduit par des lacets jusqu’à une plate-forme à 60_Swinging_Bridge__pont_balance_61_Carolingiens_11___Nantais_203.280 feet d’altitude, au bout de laquelle un « swinging bridge » joue les balançoires pour les hardis voyageurs qui s’y aventurent. Mais quel panorama ! Gâché cependant par le rectangle incongru d’un codominion accroché à la montagne comme une verrue sur le visage de la Joconde. It is time to come back, non sans un détour non loin de Banner 62_Mast_General_Store_plan63_Mast_General_StoreElk. Le profil du Grandfather est à voir de ce côté, et non d’où nous l’avons observé tout à l’heure. Nous faisons route vers le fabuleux « general store », vestige des années 1883 et inchangé depuis 1950, tel que l’Amérique profonde n’en possède plus guère.

A proximité d’un vaste hangar de bois devant lequel un camion décharge 64_les_rayons65_les_rayonsle tabac blond qui sera accroché à des fils pour le séchage, se tient une bâtisse de planches blanchies aux fenêtres vert foncé, de dimensions comparables. Rien d’autre. La pleine campagne, une petite route étroite, et, devant nous, la caverne d’Ali Baba ! Un panneau « Mast Store » est accroché au-dessus de la porte, et la partie centrale comporte deux étages. Dès l’entrée, nous sommes dans un autre monde : celui de la surabondance, du 66_Pour__30_t_as_plus_rien67_Super_or_regularfouillis apparent. Des étagères serrées débordent de marchandises, des tonneaux voisinent à terre avec des caisses de dimensions variées, et des plafonds pend tout ce qu’on y a accroché, faute d’avoir pu trouver place ailleurs. Comme dans les pharmacies du Canada où on vend de tout, selon Charles Trenet, le 68_Regular_or_superchaland peut trouver ici ce qui est nécessaire à sa vie quotidienne, mais aussi un peu de superflu en prime. Le bric-à-brac semble total, mais il doit bien y avoir une logique, puisque le personnel sait exactement vous indiquer dans quelle partie du magasin (de l’entrepôt ?) se trouve l’objet de vos désirs. Comme toujours, je vais rapporter de ce voyage un chapeau pour compléter ma collection, le gris acheté à Yellowstone en cuir clair ayant été beaucoup porté, son successeur viendra de « Mast Store » ! Ici, on donne dans le rustique, l’authentique, le rural : le cuir épais se décline en brun uniquement... Avant de trouver la bonne taille, il a fallu en descendre des chapeaux de leurs crochets au plafond ! Solange me prodigue ses conseils éclairés, tandis que Charles persifle. Alain aussi est sur les rangs, mais son tour de tête lui donne moins de soucis et il dégote immédiatement son couvre-chef à 30 $ + les taxes. J’ai passé trop de temps pour cet achat, et je n’ai pas pu voir le reste du magasin, alors que les autres ont flâné dans les étages... pour leur plus grand plaisir !

Avant de partir, je ne résiste pas au plaisir de me faire tirer le portrait devant les distributeurs de carburant dont l’un, au moins, est né avant moi ! Le second, un jeunot d’à peine 40 ans est décoré d’une rouille dégoulinante du plus bel effet. Mais mon préféré est le rouge, le « vieux », en forme de phare, dont un grand cylindre à niveau gradué coiffe le sommet : il doit bien contenir 5 gallons. Dans mon enfance, j’étais fascinée par l’essence rose que le garagiste en actionnant un levier oscillant faisait monter à grands bouillons dans le réservoir en verre, avant qu’elle ne descende dans le réservoir de notre Rosengard. En ces temps bénis, le client pouvait constater « de visu » que le volume était bien de 5 litres, et on renouvelait l’opération autant de fois que le client le désirait.

Quelle bonne idée de nous avoir fait voir ce lieu de délices, si décalé dans le temps ! Je croyais que ça n’existait plus qu’au cinéma.

69_Chez_Danny_BooneL’auberge de Danny Boone dont l’étage nous est réservé, est située dans un vieux bâtiment de l’époque des pionners. La « décoration » est violemment rustique : ainsi, les ampoules qui pendent du plafond sont nichées... au fond de seaux de fer blanc ! On nous propose : salade, quart de poulet pané, bœuf haché, jambon ultra salé avec une incroyable variété de légumes et purée, le tout suivi d’un strawberry cake. Le tout arrosé d’ice tea ou water, au choix, ou les deux pour les gourmets ! Pas de transgression, nous sommes chez des Baptistes.

Adieu à nos amis de Boone.

Dans la voiture sur le chemin du retour, Bob se rappelle que, jusqu’en 1979, l’alcool était prohibé le dimanche en Caroline du Nord, excepté at home, of course.